L'amor dans l'âme

1. 24 mai 2014 – Lucie

La Méditerranée, lentement, comme une lancinante et perfide douleur, se retirait de quelques mètres puis, toujours infatigable, implacable, revenait, emportant avec elle d’inoffensifs et impassibles grains de sable alors éparpillés et perdus à jamais dans les abysses.

Sur la Croisette qui la surplombait s’éteignaient les derniers feux de la nuit cannoise, impitoyable dévoreuse de rêves et d’innocence. Un incessant tumulte constitué de rageurs et ambitieux excès, de désirs férocement irréfragables, rongeait les frontières, si infimes déjà, entre le cinéma et la réalité, entre le jour et la nuit, entre la fête et la décadence, au péril de la raison, de la lucidité, de la vie même de ceux qui s’y risquaient, ignorant encore le danger qu’ils couraient, que les blessures d’orgueil ou d’indifférence comme nulle part ailleurs pouvaient y être fatales. Les derniers noctambules et les premiers festivaliers du jour s’y croisaient, happés par cette Croisette fascinante, versatile, fantasque et insomniaque, aussi prompte à déifier qu’à piétiner, à encenser qu’à broyer, qui déteindrait sur eux avant de les anéantir à leur tour. Là, une multitude de rêves avaient été esquissés. Plus nombreux encore étaient ceux qui s’étaient fracassés, et pléthore d’illusions avaient à jamais été balayées et enterrées, telles celles de la jeune femme qui n’était désormais plus qu’un corps gisant, ensanglanté, dans la suite Mélodie en sous-sol de l’Hôtel Majestic.

Un rai de lumière opportun éclairait la scène, lui procurant une aura presque mystique, comme si un directeur de la photographie en avait ainsi exacerbé la beauté tragique sur les ordres d’un réalisateur désireux d’en souligner le caractère paradoxal et intrinsèquement cinématographique. Le doux soleil levant de mai semblait caresser le beau visage inerte, lui intimer de revenir à la vie. Dans cette chambre d’hôtel au décor luxueux, rien de grave ne semblait pourtant pouvoir survenir. La mer d’huile sur laquelle ouvraient les grandes baies vitrées renforçait encore cette impression de sérénité. D’un instant à l’autre, une voix crierait certainement « coupez ! » pour interrompre cette scène esthétique et morbide et un joyeux brouhaha recouvrirait ce silence glacial. C’était ce que se disait confusément la pulpeuse petite pile électrique rousse de vingt-cinq ans prénommée Lucie qui cherchait les mots dans son vocabulaire qu’elle avait limité, mais dont pourtant elle s’enorgueillissait de la richesse, pour retranscrire au mieux ce que lui inspirait la scène, si tragique et tellement photogénique, qu’elle qualifia immédiatement de crime. Il n’y avait aucun doute. C’était la seule certitude dans cette mort auréolée de mystère. Les titres accrocheurs se bousculaient dans sa tête tandis qu’elle réprimait tant bien que mal son excitation. Quelle aubaine, tout de même ! Quelle idée ingénieuse elle avait eue d’interviewer cette jeune actrice quelques jours plus tôt. Quelle chance de s’être trouvée sur les lieux même de sa mort. Dans les traits de la jeune femme, figés à jamais, elle cherchait le souvenir d’une expression ou d’un mot qui auraient pu constituer un indice sur les circonstances du drame ou le responsable du crime, mais tout ce dont elle se souvenait, c’était la jovialité qu’elle dégageait et à quel point elle l’avait trouvée sympathique, « pour une actrice » se souvint-elle avoir intérieurement ajouté, lorsqu’elle l’avait gratifiée de ce compliment.

 

Mort à Cannes. Meurtre à Cannes. Festival tragique. Clap de fin tragique. Tout cela manquait de sang, de larmes, de choc. Voilà tout ce qu’elle avait retenu de son année d’école de journalisme : un titre doit provoquer une répulsion, une attirance malsaine. Qu’importe : un choc. Perdue dans ses pensées et la quête de son titre, elle en avait oublié l’agitation autour d’elle. Dans un coin du couloir, prostrée, secouée de sanglots, se trouvait la gouvernante qui avait découvert le corps. Sa rigidité physique et morale n’aurait jamais laissé deviner que son film préféré était Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet. À côté du cadavre, le directeur de l’hôtel, dont le film préféré était Le Quai des brumes de Marcel Carné et dont l’adjectif « sec » pouvait définir toute sa personne, vocabulaire et physique à l’unisson, et le responsable de la sécurité (son parfait contraire dont le film préféré était Le Magnifique de Philippe de Broca), devisaient à voix basse, l’air grave, observant le corps sans vie comme si une explication allait miraculeusement en jaillir. Personne ne faisait attention à Lucie, sur le seuil de la porte, réfléchissant à son titre tout en cherchant à n’oublier aucun détail de ce qu’elle voyait. Elle avait pris quelques photos avec son téléphone portable, mais elle devait à tout prix mémoriser l’instant, ces impressions fugaces que l’image ne pouvait immortaliser. Non loin de la défunte se trouvait un petit revolver, sans aucun doute l’arme du crime, mis en évidence comme si on avait voulu maquiller le meurtre en suicide. La victime était allongée sur son lit et si ce n’étaient la tache rouge, à peine perceptible, qui maculait sa robe de même couleur et ses mains ensanglantées, elle aurait pu sembler simplement endormie.

 

Lucie sursauta. Une main autoritaire venait de se poser sur son épaule. Le responsable de la sécurité et le directeur de l’hôtel s’étaient approchés d’elle. Elle avait interviewé le second quelques jours auparavant. Elle se souvint qu’il lui avait parlé de ce qu’appréciaient les clients de son hôtel en cet endroit : la discrétion, la sécurité, l’impression que rien ne pouvait arriver. « Luxe, calme et volupté, dans une oasis de tranquillité au milieu de l’agitation du festival », avait-il récité avec fierté.

— Que faites-vous ici, mademoiselle ? lui demanda-t-il, comme s’il s’apercevait seulement de sa présence.

— Le hasard. Je devais… je ressortais d’une chambre… pour une interview, bredouilla-t-elle, réalisant aussitôt l’incongruité de l’argument, au regard de l’heure matinale et réalisant à quel point dire la vérité le serait peut-être plus. Qu’elle y errait tous les jours, à la recherche d’une aventure, d’un scoop. Son film préféré était Les Aventuriers de l’arche perdue de Steven Spielberg et c’est ainsi qu’elle essayait d’en être à la hauteur.

— J’ai surpris votre femme de chambre dans le couloir en larmes. La porte était entrouverte et…, tenta-t-elle de poursuivre.

— Vous n’avez touché à rien, j’espère ?

— Non, bien sûr. Je ne suis pas entrée dans la chambre. Avez-vous une idée de…

— Écoutez, moins vous parlerez de tout ceci, mieux ce sera, l’interrompit-il. Je ne dirai pas que vous étiez ici. Les interrogatoires de la police peuvent être fastidieux, surtout pour une jeune femme comme vous. Qui sait ? Même peut-être une garde à vue. Il vaudrait mieux pour tout le monde que vous n’ayez rien vu et que vous ne parliez de rien.

Un silence qui sembla à l’un et l’autre interminable s’installa entre eux tandis que leurs regards se jaugeaient, défi seulement interrompu par une sirène de police dont le son se faisait crescendo au fur et à mesure qu’elle se rapprochait, à une vitesse folle.

— S’il vous plaît, insista-t-il.

Lucie, dont la témérité était à peu près aussi étoffée que le vocabulaire, regarda une dernière fois la scène de crime, hésita et brusquement salua le directeur et le responsable de la sécurité d’un signe de tête, emprunta le couloir, bouscula la femme de chambre, et sortit par l’escalier de service.

 

Sur la Croisette, tout semblait normal : les derniers fêtards, nauséeux, croisaient les journalistes qui se rendaient à la première projection du matin, les yeux cernés par l’alcool, les films, mais surtout gavés par l’amertume et les regrets, flagrants et brusquement agressifs à la lumière éblouissante du jour levant. Monde éphémère qui en avait une conscience plus aiguë que tout autre, comme une excuse à son épicurisme décadent. Dans cette atmosphère troublante de confusion entre cinéma et réalité, pour la première fois, la frontière avait été allègrement franchie. Un meurtre avait été commis sur la Croisette, l’avant-dernier jour de la soixante-septième édition du Festival de Cannes. Une jeune actrice était morte, encore rayonnante quelques jours plus tôt, pleine de vie, de rêves, d’espoirs. Plus rien ne serait jamais pareil. Un instant, Lucie se souvint du rire de la victime et se dit que la vie était une chose bien fragile, mais elle ne put surtout s’empêcher d’éprouver une joie irrépressible en songeant à la tête de son rédacteur en chef (Fabrice, cinquante ans dont vingt dans l’armée et dix dans le journalisme, film préféré : Apocalypse Now de Francis Ford Coppola) quand elle lui raconterait, lui qui, toute la semaine, avait pris ses sujets et avis avec détachement. Lucie en était fière et certaine : elle tenait le scoop de sa vie et elle ferait une entrée retentissante dans le monde du journalisme. Et, intérieurement, elle ne put s’empêcher de remercier l’assassin et le hasard, se demandant tout de même qui avait pu attenter à la vie de cette jeune femme. Un crime crapuleux ou passionnel, certainement, se dit-elle. La réalité, si complexe, dépassait de très loin les limites de l’imaginaire de Lucie pour qui il ne pouvait s’agir que d’une histoire sordide. Mais qui aurait pu se douter ? Deviner les tourments, l’implacable détermination, les souffrances, la passion que dissimulait le doux visage de la défunte, celui de la jeune et prometteuse actrice, Blanche Delsart ?


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