Dhuoda la Carolingienne

CHAPITRE I

 

Lorsqu’en 814 le roi Louis, fils de Charlemagne, mit le pied aux portes d’Aix-la-Chapelle, là où son père avait prestigieusement installé sa cour, de multiples ridules sillonnaient déjà son visage et le poids de l’Empire qui, subitement, s’abattait sur lui, voûtait ses larges épaules, bien que son poitrail restât vigoureux et fort. À peine âgé de trente ans, Louis venait d’en prendre son parti. Il serait sacré empereur tout comme son illustre père. Sous des sourcils clairsemés, son regard changeait à toute allure. Du gris métallisé lorsqu’il se sentait froissé, indisposé, voire choqué, il passait à un bleu pâle et caressant dès que l’inquiétude le quittait. Mais ces deux oppositions ne caractérisaient en rien l’unique panoplie de ses yeux. Ouverts, grands et brillants, une palette de nuances les traversait selon ses humeurs enjouées ou maussades.

 Beau, il ne l’avait jamais été. Son frère Charles, mort en 811, de taille bien qu’au-dessous de la moyenne, portait plus fière allure et assimilait déjà, dès l’adolescence, les prérogatives que lui assurait une future royauté bien établie. En dépit de la courte durée où l’ambition de succéder à son défunt frère s’était installée, Pépin se prémunissait déjà de toutes les audaces, mais un stupide accident faucha sa vie qu’entamaient à peine de téméraires idées et la couronne impériale revint ainsi au plus démuni des frères, Louis, le cadet.

Certes, les attitudes réservées et pudiques dont Louis s’entourait et l’air affligé, parfois jusqu’à la limite de la soumission qu’il se plaisait à afficher, ne lui ôtaient ni l’esprit brillant, ni la vaste culture héritée de son père. Mais, là s’arrêtait la ressemblance. Après ces longues périodes successives de pillages et de barbarie, seule, l’église pouvait assurer l’unité du royaume et, si Charlemagne avait tout naturellement conclu une alliance avec elle, davantage par obligation que par goût, Louis était motivé par une foi profonde et inaltérable. Qu’il entrât dans une église et son regard devenait cristallin comme de l’eau de source jaillissant d’une roche montagneuse.

Bien que Louis fût à la fois roi des Francs et, deux ans plus tard, couronné empereur par le pape Étienne V, son allure ne se hissait guère au rang suprême de la royauté. Si, de leur vivant, Charles et Pépin portaient des vêtements richement brodés d’or et de pierreries qui leur venaient de Byzance, Louis se dissimulait dans de sombres manteaux chauds et amples ne laissant entrevoir que son large visage surmonté de cheveux blond cendré. Il n’avait ni le goût du luxe, ni celui du gaspillage pour des ornements coûteux et voyants.

Seul héritier et roi d’un immense territoire, le premier Louis de France ne se sentait guère prêt pour empoigner vigoureusement la succession de son père. D’ailleurs, seul Charles, l’aîné, était préparé à devenir empereur. L’ambition de Pépin, à la mort de son frère, avait tout naturellement pris le relais. N’ayant pu prévoir l’éventualité du brusque décès de ses deux fils aînés, l’empereur avait insuffisamment préparé Louis à subir une aussi lourde tâche et celui-ci se sentait parachuté dans un monde qu’il cernait encore difficilement et qu’il devinait plein d’embûches. Il fallait donc assurer, seul, le retournement inopiné de la situation.

Hermingarde, sa douce et calme épouse, aussi effacée que pieuse et qui avait assuré la descendance royale puisque trois fils, Lothaire, Pépin et Louis gravissaient allègrement les marches de l’adolescence, se retirait très vite derrière ses prières ou ses tapisseries. Qu’elle versât dans une dévotion sans mesure que partageait volontiers le roi, sensibilisait fortement l’église, et c’est avec une intention non cachée que l’épiscopat répercutait le sobriquet de « Louis le Pieux » que son peuple lui avait donné.

La cour attendait son nouveau roi non pas dans l’allégresse, mais du moins avec une sorte de curiosité bienveillante où personne ne se tenait dans l’expectative. Les ordres, pourtant, ne devaient pas tarder à tomber.

Chants grégoriens et chants messins[1] l’accompagnèrent jusqu’à son nouveau trône. Qu’une telle musique d’église l’intronisât de la sorte ne pouvait que lui plaire. Ce fut là le seul point en accord qu’il eut avec la cour.

Il fallait bien souligner que le roi Louis tombait de façon abrupte, au cœur de ce palais d’Aix, comme un affreux vautour dans une volière bruyante et caquetante où toutes les oiselles suivaient, depuis longtemps, les mœurs libertines qu’avait toujours encouragées Charlemagne.

Le premier choc qu’il eut ne fut pas de constater la liberté d’idées qui s’y était installée et la fréquence des débats philosophiques qui s’y tenaient, car Louis se nourrissait, depuis son plus jeune âge, de discussions théologiques et s’intéressait à tout ce qui touchait la culture et les arts, mais de sentir la tournure licencieuse qui circulait dans tout le palais. Ces agissements audacieux, allant jusqu’à l’inconvenance, frisaient même l’indécence.

Ses demi-sœurs, à l’exception de Berthe l’aînée, qui approchait de la soixantaine et ne pouvait plus guère se permettre de fantaisies libertines, s’adonnaient facilement à des pirouettes amoureuses dont les débordements surgissaient dans chaque recoin du palais.

Théodorade et Hiltrude, filles de la quatrième épouse de son père, jolies femmes bien que la première fût trop petite et la seconde plus noire qu’une Arabe, ne se gênaient pas pour apostropher gaillardement chambriers et soldats. Rothilda, fille de la cinquième épouse de Charlemagne, s’affichait sans honte avec un ventre rebondi qui ne cachait nullement la proche naissance à venir. Quant à la paternité, Rothilda ne semblait guère s’en soucier. Régina, Adalinde, Guersindre, les jeunes concubines de feu son père et dont l’âge ne dépassait guère celui de ses sœurs, débauchaient allègrement les jeunes seigneurs dont le sexe hardi se dissimulait à peine sous des collants de fine étamine que rehaussaient des chausses aux teintes colorées.

Seule, l’École du Palais, qu’avait créée Charlemagne avec l’appui de quelques grands évêques, Alcuin, Paul Diacre et Théodulf, ses amis et conseillers, échappait à cette cavalcade de débauches. Poursuivant un sens hautement culturel, ouverte à toutes les idées artistiques et intellectuelles, l’École de Charlemagne s’élevait parmi les plus renommées de tout l’Occident.

À cette époque bien précise où Louis le Pieux entrait à Aix, la perle de cette institution brillait en la personne de la jeune Dhuoda[2] dont quatorze années façonnaient déjà, non seulement la jolie silhouette, mais un esprit et une intelligence acérée qui la dégageaient, à l’exception de Nithard[3] des autres élèves de Théodulf[4].

Fille d’une petite cousine d’Hildegarde, mère de Louis le Pieux, la souche noble de Dhuoda remontait au siècle de Gontran, roi de Bourgogne et petit-fils de Clovis. Lorsque ses parents, tués à Byzance dans les querelles de l’iconoclastie, la laissèrent orpheline, elle se vit dotée de territoires en Bourgogne et en Austrasie que l’on plaça sous la tutelle de Louis, roi des Francs. Réclamée à la cour d’Aix pour y être élevée avec les nombreux petits-enfants de Charlemagne, Dhuoda ne l’avait quittée que pour se rendre deux ou trois fois sur son territoire natal.

Combien de fois l’esprit curieux de Dhuoda s’était-il évadé dans les remous de cette curieuse querelle des iconoclastes venant d’Orient. Toutes les images du Christ, de la Vierge et des saints, étaient si puissamment vénérées par les Byzantins qu’aux yeux des chrétiens francs, elles engendraient une véritable hérésie. Ce culte qui s’étendait depuis presque un demi-siècle prenait des allures quasi païennes qu’il fallait enrayer au plus vite. Désirant ardemment conserver le soutien de Byzance, le pape Léon III avait fait appel à la compréhension et à la clémence de Charlemagne, mais celui-ci était resté intransigeant et avait condamné le culte de toutes les images religieuses.

Élevée aux côtés de Théodulf, on peut comprendre que la jeune Dhuoda, éprise de toute la culture qui fleurissait à cette époque carolingienne, puise en son père spirituel, son maître et son admirateur, la force et l’énergie dont elle ne demandait qu’à restituer tout le fruit.

Théodulf, ancien évêque d’Orléans que Charlemagne avait fait venir au Palais pour qu’il y enseignât les lettres et les arts avait, dix ans plus tôt, fait construire la chapelle et l’oratoire de Germigny de Saint-Benoît-sur-Loire. Poète, écrivain, artiste, il s’acquittait de sa tâche d’éducateur avec un talent qui n’avait d’égal que celui de son prédécesseur Alcuin[5]. Depuis que, sous leurs impulsions successives, l’Abbaye de Fleury-sur-Loire devenait un des plus grands centres d’études, les monastères et les églises voyaient un développement grandiose dans l’art d’apprendre. Celle de Germigny des Prés, dans un style byzantin, en était un des joyaux les plus représentatifs.

Parmi cette classe de bruyants enfants qu’il tentait de maintenir dans le respect et la réflexion, la jeune Dhuoda était, certes, sa plus grande fierté. Très tôt, il l’avait initiée au latin, au grec et à l’hébreu, lui apprenant les auteurs anciens, qu’ils soient religieux ou païens. Mais ce que la petite fille semblait le plus apprécier résidait dans la lecture de l’ancien et du nouveau testament. Dhuoda absorbait et digérait tout. Elle discutait avec une aisance et une sûreté à toute épreuve. La riche bibliothèque du Palais qui s’emplissait, chaque jour davantage, d’enluminures et de textes divers achevait de la perfectionner.

Ce lieu de savoir qu’avait institué Charlemagne atteignait une renommée prestigieuse que le nouvel empereur Louis comptait bien conserver et entretenir. Ouvert en permanence, Dhuoda y restait de longues heures, allongée sur les épais tapis moelleux qui recouvraient les sols de mosaïque.

 

 

Pour appliquer le testament de son père, Louis avait réuni sa famille dans la grande pièce commune du Palais.

L’hiver s’achevait, mais dans ces régions de l’est, l’air en ce mois de mars demeurait encore froid et incisif, et les dernières traînées d’une neige restée longtemps en plaques dures sur les sols achevaient lentement de fondre.

Les deux immenses cheminées braquées à chaque extrémité de la pièce diffusaient une atmosphère tiède. Les bûches, sans cesse renouvelées par les servantes, crépitaient dans le silence. Louis, conscient de la soudaine tension de l’assemblée familiale, jetait sur chacun son œil gris et froid.

— Pensiez-vous donc que vous resteriez là, au Palais d’Aix-la-Chapelle ! jeta-t-il en tournant lentement la tête de droite à gauche. Le régime n’est plus celui de mon père, l’empereur Charlemagne.

Minutieusement, il observait chacune des femmes. Toutes présentes, elles rivalisaient de charme dans leurs somptueux atours et leurs multiples bijoux. Les unes soutenaient hardiment son regard, les autres affichaient un air distant malgré la peur soudaine qui envahissait leur esprit.

— Pensiez-vous donc que vous resteriez toutes ici ? reprit Louis à nouveau. Aix doit s’orienter vers d’autres objectifs que ceux de s’amuser et folâtrer au gré de vos fantaisies.

— Louis, objecta prudemment Berthe, la plus âgée de ses sœurs, l’empereur feu Charlemagne nous désirait toutes auprès de lui. Vous le savez parfaitement.

— Je sais qu’il ne pouvait se passer de femmes et qu’il lui fallait un entourage où chacune de vous lui apportât charme, détente et plaisirs. Je reste tout aussi conscient qu’il ne voulait en marier aucune. Mais, ce temps-là est révoqué, Berthe.

— Vous ne pouvez pas nous répudier, protesta Rothilda en soutenant de ses deux mains longues et blanches son ventre distendu.

— Vous n’êtes nullement répudiée, Rothilda. Loin de moi cette idée. J’ai juste affirmé mon intention de faire de ce palais un lieu d’études et de réflexion et non de plaisirs et de débauches. Vous partirez pour l’Abbaye de Faremoutiers que vous a laissée Charlemagne. Vous y accoucherez et vous y élèverez votre enfant. Votre mère Maltegarde vous accompagnera sans obligation d’y rester.

— Je n’ai aucune vocation religieuse, gémit Maltegarde, une ancienne concubine de Charlemagne qui, depuis longtemps, ne partageait plus le lit de l’empereur. Sire, que ferai-je au couvent de Faremoutiers ? Je n’ai rien à expier. J’ai toujours su distraire Charlemagne jusqu’à ses derniers instants et je lui suis restée fidèle. Aucun reproche, de votre part, ne doit m’atteindre.

Dans ce larmoiement aussi persuasif qu’imprévu, Maltegarde paraissait aussi jeune que sa fille. Ses origines saxonnes la dotaient, tout comme Rothilda, d’un teint délicat, satiné et rose que surmontait une épaisse chevelure blonde et ondulée.

— Le roi vous a laissé suffisamment de fortune pour pallier les conséquences de votre retour à la vie de château. Le vôtre est en Saxe, il me semble, et bien, il vous attend.

Après avoir appuyé sa décision d’un geste nerveux et rapide de la main gauche, comme s’il chassait un insecte gênant, il se retourna vers deux jeunes femmes qui, depuis son entrée, posaient un regard audacieux sur lui. Il enchaîna donc sans attendre :

— Votre mère Liutgarde, la dernière épouse de mon père, vous a laissé sa fortune personnelle, mais Charlemagne vous a fait don de l’Abbaye de Notre Dame d’Argenteuil. Théodorade, vous deviendrez l’abbesse en titre de ce couvent. Quant à vous, Hiltrude, vous accompagnerez Rothilda à Faremoutiers. J’ai appris que vous étiez de bonnes compagnes et je n’ai pas le cœur à vous séparer.

— Sire, fit observer Théodorade, les yeux hardiment levés sur le roi, en ce qui me concerne, il n’est question d’aller à Notre Dame d’Argenteuil que si j’y suis la supérieure.

— Tel est mon désir. Nous sommes donc, sur ce point, en parfaite harmonie, jeta Louis sans sourciller.

— Quant à ma sœur, reprit Théodorade avec autant de conviction, elle se sent tout à fait capable d’assumer la direction de Faremoutiers, car je ne pense pas que Rothilda puisse faire autre chose que de soupirer et de s’attarder dans les jardins à respirer les parfums des fleurs écloses.

Le regard sombre que lui jeta Rothilda ne fit qu’aiguiser l’air conquérant de Théodorade.

— Qu’elle assure tout d’abord les fonctions d’une simple abbesse, nous verrons ensuite si ses capacités peuvent l’amener à diriger Faremoutiers. La supérieure est une femme âgée, je lui dirai de prendre votre sœur sous sa protection.

Deux servantes apportèrent une bûche de solide dimension et la jetèrent dans l’âtre rougeoyant. Puis, s’assurant qu’à l’autre extrémité de la pièce la cheminée crépitait encore, elles disparurent non sans jeter un clin d’œil complice aux jeunes seigneurs de l’assemblée.

Louis se leva et fit quelques pas en direction des flammes qui s’élevaient brusquement de la bûche massive.

— Régina et Adalinde, je ne vous connais guère. Je sais que vous avez donné des fils à mon père, mais ceux-ci ne sont que des bâtards. Vous avez l’une et l’autre assisté l’empereur dans ses derniers moments. Et, bien qu’alors il ne fût guère lucide, je dois avouer que ces ultimes instants vous furent tout de même consacrés.

Complices, les deux femmes se regardèrent et, de la tête, acquiescèrent avec grâce. Cependant, aucune parole ne sortit de leurs bouches entrouvertes.

— Sire, c’est dans mes bras qu’est mort feu votre père.

La jeune fille qui venait, timidement, de lancer cette affirmation ne paraissait pas plus vieille que la jeune Dhuoda.

Théodulf, que la bienséance n’avait pas encore fait intervenir, se lança au-devant d’une explication nécessaire.

— Sire, cette jeune Guersindre est une de mes élèves et si l’empereur Charlemagne l’a gratifiée de ses attentions, c’est uniquement pour adoucir le difficile passage de la vie à la mort.

— N’aurais-tu donc pas été la maîtresse de mon père, questionna le roi intrigué.

Il la dévisagea sans vergogne et le gris de ses yeux vira subitement au bleu.

— Non, Sire, affirma doucement Guersindre et ce n’était nullement mon intention.

Mais, suspicieux, le roi reprit :

— Et si Charlemagne avait eu encore quelque énergie…

— Je crains que les intentions de l’empereur eussent été plus fortes que ma peur, coupa la jeune Guersindre, et ma peine eût été, alors, immense.

— Tu me plais, petite. Tu peux continuer les cours avec Théodulf. Nous verrons, plus tard, ce que nous ferons de toi.

— Quant à Dhuoda, jeta précipitamment Théodulf. Vous devriez la reconnaître. C’est votre pupille, élevée à la cour depuis la mort brutale de ses parents.

— Est-ce toi qui détiens ces territoires de Bourgogne et d’Austrasie que je garde sous ma tutelle jusqu’à ton mariage ?

— C’est moi, Sire, articula posément Dhuoda.

— Et bien, nous reparlerons également de toi plus tard.

D’un regard appuyé, il soupesa l’attitude des deux jeunes filles. Elles paraissaient si pures dans leurs tenues modestes et semblaient si différentes de la doucereuse Régina et de la provocante Adalinde qu’il ne put s’empêcher de reporter, à nouveau, son attention sur les deux dernières concubines de son père. Si l’une charmait son public par un fin visage aux pupilles claires et apaisantes, l’autre attisait les regards par une agressivité sans cesse en éveil. Le seul lien qui, incontestablement, pouvait les unir consistait en des robes soyeuses et richement brodées de perles qu’elles portaient avec une désinvolture très féminine.

Le roi regarda les flammes qui s’abaissaient lentement pour faire place à un feu de mesure plus modeste. Puis, il se retourna avec des gestes calculés et, sans précipitation, s’avança vers les deux ex-concubines de son père.

— Eu égard à vos bontés, purement physiques, vis-à-vis de Charlemagne, j’ai mûrement réfléchi sur votre avenir qui se trouve, bien entendu, tout tracé.

— Quelle est donc cette ligne, Sire, que vous nous destinez ? questionna la pulpeuse Adalinde.

— Vous n’êtes que des concubines et ne pouvez prétendre à aucune grâce du royaume. Mais, mon père, dans sa générosité extrême vous a laissé suffisamment de bijoux et de trésors pour que vous puissiez faire face à la vie jusqu’à votre mort.

Les toisant avec insistance, il ne put s’empêcher d’ajouter d’une voix où l’ironie se teintait d’agacement.

— Je vous conseille, cependant, de ne pas gaspiller vos richesses en apparats et en bijoux, car vous n’obtiendrez rien de moi.

— Je ne suis pas sans fortune personnelle, répliqua mielleusement Régina.

Le roi la dévisagea et, de son regard froid, fit le tour de sa personne vêtue somptueusement d’une tunique brodée de pierres précieuses qu’une écharpe à pans tissée de fils d’or rehaussait de luxe. Elle croisa ses yeux gris et il ne fut pas sans remarquer que cette intervention orale amenait une brusque rougeur sur ses joues pâles et délicates.

— Et bien, fit-il presque enjoué, vos biens s’ajouteront à ceux que vous laisse mon père. Vous pourrez, ainsi, mener joyeuse vie.

— Les riches atours ne sont pas notre seul plaisir, hasarda Adalinde qui, cette fois, se méfiait de la réplique impromptue du roi.

— Et quels sont vos plaisirs ?

— La musique, le chant, les jeux.

— Les jeux ? S’agirait-il de ces courses effrénées les uns derrière les autres et qui se terminent en des lieux dissimulés dont j’ai entendu largement parler dès mon arrivée ?

La bouche si hardie d’Adalinde ne sut que répondre. Elle se tourna vers sa compagne Régina qui, visiblement, avait pris le parti de ne plus rien rétorquer.

Reculant légèrement, le roi se planta devant trois jeunes seigneurs qui semblaient, soudain, pétrifiés.

L’un d’eux le fixait pourtant droit dans les yeux. Son maintien et son allure restaient assez rigides et l’une de ses mains délicates allait et venait sur un front qu’il portait haut et large.

— Drogon, poursuivit Louis, vous êtes le fils aîné de Régina, le bruit de vos dons pour les études est parvenu jusqu’à mes oreilles.

— C’est exact, approuva Théodulf, c’est un jeune seigneur plein de talent, de sagesse et de capacités.

— Peut-être vous nommerai-je archevêque de Metz. Cependant, vous ne serez tonsuré qu’après avoir terminé vos études, ici, au palais.

Louis le toisa avec insistance. Si la nervosité commençait à égratigner ses esprits, il sut habilement la dissimuler sous une apparente tranquillité. Ne sentait-il pas en Drogon, le seul seigneur de l’assemblée qui lui opposait une apparence réservée et prudente, un demi-frère dont la sagesse serait à tester plus tard.

Il se déplaça avec lenteur, regarda le feu crépiter comme si les flammes devaient lui inspirer quelques ultimes décisions et poursuivit :

— Quant à vous Hugues, vous serez abbé de Saint Quentin. Il vous faudra prouver vos capacités pour prendre de l’ascension, car l’on dit que vos dons et vos possibilités sont moindres que celles de votre frère Drogon.

Le troisième jeune homme, blême et tremblant, semblait attendre les ordres comme une sentence coupante et irrévocable. Il regarda hâtivement sa mère, mais ne décela aucun signe de réconfort sur son visage fermé.

— Thierry, fils d’Adalinde, vous quitterez également le Palais et puisque les études ne semblent guère combler vos désirs, nous trouverons une abbaye qui vous convienne.

Passant derrière Berthe, sa sœur, il entoura affectueusement les épaules de celle-ci et lui dit à mi-voix :

— Votre fils Nithard, actuellement à Tours pour y suivre ses études, sera mon porte-parole aux côtés de l’évêque Thégan. Je l’engagerai dès son retour.

 

Quelques mois plus tard, alors que Louis s’acheminait vers la bibliothèque du Palais, le dur soleil tentait de pénétrer par les deux grandes fenêtres de la pièce pourtant obscurcies par de vastes tentures. Poussant la lourde porte de bois sculpté, il eut la surprise de voir une jeune fille, encore adolescente, assise confortablement sur les épais tapis byzantins, une pile de parchemins devant elle.

À son arrivée, Dhuoda se leva brusquement.

— Reste, reste, lança négligemment le roi. Puis, il jeta un bref coup d’œil sur la copie qui venait de glisser devant son pied.

— Que lis-tu donc de si instructif ? poursuivit-il en se baissant pour saisir le document. « L’épistola » de Virgile, le grammairien. N’est-ce pas là une lecture bien ardue ?

— Non, Sire, je lis Virgile, Homère, Horace, Platon, depuis longtemps.

— Serais-tu donc une adepte de l’Académie Palatine ?

— J’étudie aussi bien les textes religieux que les textes profanes. Si votre père, l’empereur Charlemagne, a restauré l’étude des lettres anciennes, c’est bien pour que l’on s’y intéresse.

— Certes, certes. Mais qu’as-tu donc appris encore ?

— Je tiens d’Eginhard[6] la connaissance du grec et du latin et de Théodulf l’art de la dialectique, de la grammaire et de la poésie.

— Et tes connaissances religieuses, de qui les tiens-tu ?

— De votre ami Benoît d’Aniane[7], Sire. Il m’a initiée à toutes les réformes liturgiques.

— Tiens, tiens, mon ami Benoît d’Aniane ! Comment se fait-il qu’il ne m’ait jamais parlé de toi. Sans doute, es-tu, pourtant, la plus jolie de ses élèves.

Dhuoda lui jeta un regard émaillé de minuscules points dorés.

— Pas de compliments de cette sorte, Sire. Je préfère ceux qui sont destinés à mon savoir.

Surpris par la maturité de ses propos, Louis se mit à réfléchir et, soutenant le regard de l’adolescente, il esquissa un sourire entendu et s’installa, tranquillement auprès d’elle, sur les épais tapis moelleux. Repliant ses longues jambes que terminaient des chausses noires, il reprit d’un ton amusé :

— Habituellement, une jolie fille aime qu’on le lui dise, mais puisque tu ne sembles pas t’intéresser à ce genre de flatteries, je ne les réitérerai donc pas. D’ailleurs, ajouta-t-il en lui renouvelant son sourire, je ne suis guère habile en ce domaine. Essayons plutôt d’en savoir davantage sur tes connaissances. Que t’a-t-il inculqué, Benoît d’Aniane ?

— Ses idées sont très nouvelles et il s’inspire, actuellement, du Sacramentaire romain que lui a envoyé le Pape. Il s’active à faire disparaître les vieux usages gallicans afin de favoriser l’unité et la paix de l’Église. Vous devez le savoir, Sire, car Benoît d’Aniane ne vous cache rien.

Perplexe, il la regarda. Et si Dhuoda ne remarqua aucune admiration à son égard, elle décela, du moins, un intérêt qui ne paraissait pas négligeable.

— C’est exact et c’est fort louable. Mais il ne suffit pas de prier, il faut prêcher et instruire.

— Instruire, coupa précipitamment la jeune fille, mais, c’est ce que fait l’École du Palais. On nous y instruit de toutes choses.

— Les arts ?

 — Oui, Sire, les arts et tout particulièrement la poésie. Avez-vous déjà rédigé des acrostiches ?

Le roi étira ses lèvres avec malice.

— Quels sont tes mots ou tes expressions favorites dans les acrostiches ?

— J’en compose sur les prénoms des saints et des lieux que j’aime et puis, ajouta-t-elle plus bas, sur les prénoms de mes parents que je n’ai pas connus.

— N’es-tu pas heureuse à la Cour ?

— Oh ! Sire. J’y ai trouvé mon équilibre et ma joie de vivre auprès des Maîtres Théodulf, Thégan, Eginhard.

— Et tes amis d’étude ?

— C’est Nithard que je préfère. Il est plus âgé que moi, mais nous avons des discussions dont les idées se recoupent parfaitement.

— Et les autres ?

— J’aime bien Drogon. Nous travaillons ensemble l’orfèvrerie et les ivoires.

— La technique, tu veux dire ?

— Oui, Sire, la manière de traiter et de travailler les métaux précieux, mais nous sommes obligés de sortir du Palais et de fréquenter les ateliers annexes, car les vôtres ne sont plus compétitifs depuis le décès de Charlemagne.

— Comment ne sont plus compétitifs ! Que veux-tu dire par là ?

— Les plus belles importations ne pénètrent plus au palais, Sire. La cour ne passe plus de commandes. Elles viennent directement de Byzance et vont dans les ateliers qui cernent la ville. Ceux des Maîtres Welft, Otton ou Engimardt se révèlent les plus riches et les mieux agencés.

— C’est aussi mon avis et depuis quelque temps, je pensais créer un atelier actif au Palais et y cultiver un art nouveau.

— Sur ce point, vous avez raison, Sire, les croix que nous travaillons se rapprochent trop d’une tradition barbare en raison de la surcharge de leur décor. Quant aux croix d’influence byzantine, elles sont trop incrustées d’émaux et de pierres précieuses. Il faudrait en alléger les formes et les dessins.

Le roi détendit ses jambes l’une après l’autre puis, jetant ses yeux rêveurs en direction des fenêtres camouflées derrière les sombres tentures, il se leva et précisa :

— Si je rénove les ateliers du Palais, je veux que les artistes y travaillent un style nouveau. Nous y ferons venir les ivoires les plus beaux. Ils serviront à relier les manuscrits copiés par le scribe Liuthard. J’affectionne tout particulièrement ses traductions.

— Sire, je connais les textes de Liuthard. Je suis certaine qu’un nouveau caractère stylistique serait le bienvenu. Avec des procédés ajourés, par exemple !

— Ajourés !

Louis regarda curieusement Dhuoda et plissa ses yeux gris. Puis, d’un revers de main sur son front, il repoussa une mèche blonde en arrière et s’avança vers l’une des fenêtres dont il écarta le pan d’étoffe épaisse.

— Des procédés ajourés ! Mais, c’est une excellente idée, approuva-t-il en laissant négligemment retomber le rideau.

— Si vous désirez instaurer un nouveau style, il faut en éliminer les formes trop pleines.

— Tes suggestions sont très judicieuses et je crois que je m’en souviendrai.

 

Le lendemain de cette même soirée, le roi Louis tint conseil avec ses fils, ses ministres, ses évêques et ses grands officiers.

Vague cousin éloigné de Charlemagne, Wala s’était acquitté de multiples missions auprès de l’empereur où, celui-ci, après avoir combattu avec son armée, engendré pillages et incendies, procédé à des milliers d’otages et d’exécutions, il avait conquis toute la Saxe et divisé le pays entier en comtés distribués généreusement aux Francs. Mais l’attitude perpétuellement conquérante de Wala ne plaisait guère à Louis. Déjà, lorsqu’il n’était qu’un adolescent, Wala ne regardait que ses frères. Il se jurait, un jour ou l’autre, de tenir sa revanche en le reléguant dans une abbaye lointaine. Si Wala ressentit l’aversion du roi contre lui, il ne laissa rien paraître et, tournant son regard vers les évêques Agobard, Jonas et Jessé, ses amis, qui attendaient le visage dans une immobilité parfaite et les mains paisiblement posées l’une sur l’autre, leur jeta un coup d’œil rapide et conscient de la nouvelle situation.

Thégan rejetait en arrière un front large et bombé qu’une frange blonde et épaisse venait adoucir. Qu’il fût désigné comme suppléant de l’évêque de Trêves ne lui laissait qu’une autorité toute relative qu’il ne cherchait pas à renforcer. Mais, lorsque la cour l’appela pour y servir le roi Louis, il s’auréola d’un prestige bien supérieur dont il n’osait pourtant pas encore se servir. Son séjour à Aix-la-Chapelle, aux côtés de Théodulf, avait considérablement enrichi sa dialectique et son pouvoir de prédication.

Des yeux, Louis fit le tour de l’assemblée. Les prélats siégeaient au centre de la longue table. Les évêques de Lyon, d’Orléans, d’Amiens et de Reims, Agobard, Jonas, Ebbon et Jessé attendaient avec une sérénité toute calculée les prémices du débat. Son ami Benoît d’Aniane ne semblait guère à l’aise. Louis savait qu’il exécrait les grands conseils tenus en public et n’y assistait qu’en cas d’absolue nécessité.

Fils du comte Maguelonne, Benoît d’Aniane avait été élevé à la cour de Pépin le Bref pour embrasser l’état militaire. Son orientation se révéla, pourtant, toute autre lorsqu’après s’être converti, il consacra sa fortune à la construction d’une église bénédictine. L’Abbaye d’Aniane devint très rapidement le foyer de la réforme monastique.

Adolescent, Louis l’avait rencontré dans cette abbaye provençale qu’éclaboussait un ciel bleu, sans défaut et que cerclaient de grands cyprès sombres. Il avait fallu si peu à l’abbé pour être subjugué par la grande piété du futur roi. Depuis cette lointaine époque, un lien de compréhension mutuelle les enserrait indubitablement.

À l’une des extrémités de la table se tenait Eginhard. Simple moine à l’Abbaye de Fulda, mais pétri d’une culture aussi vaste qu’un océan et de dons pédagogiques aussi grandioses que les plateaux de l’est d’où il venait, Charlemagne le remarqua aussitôt et le nomma précepteur de ses fils. Si Louis éprouvait une réelle admiration pour le savoir qu’il inculquait et dont il avait été l’un des premiers bénéficiaires, il le vénérait tout autant pour ses talents d’écrivain, d’historien, de conteur et de chroniqueur.

Tous avaient pris place et les murmures s’estompèrent pour faire place à un silence que seul le roi pouvait rompre.

— Le royaume que m’a laissé Charlemagne reste intact. La Lombardie, les Marches d’Espagne et la Saxe sont définitivement annexées au royaume des Francs dont nous avons hérité de mon aïeul Pépin le Bref. Certes, l’Aquitaine bouge, mais la Bourgogne, la Provence, l’Alamanie, l’Austrasie et la Neustrie sont en paix et prédisposent aux meilleurs auspices.

 — Sire, la Saxe s’agite, ne le saviez-vous pas ?

Wala rejeta front et buste en arrière et attendit ce qu’il considérait déjà comme une critique et non une réponse.

— Mon cher Wala, objecta Louis dans un sourire cynique, à peine teinté de mépris, que vous le vouliez ou non, vous n’avez fait, en ce qui concerne les Saxons, qu’un travail de force et de violence sanguinaire et sauvage.

— N’est-ce pas le prix de la conquête, à vos yeux ?

— Une conquête ! Ne disiez-vous pas, à l’instant, que la Saxe s’agitait ? Or, vous me parlez d’une conquête. Le pays est loin d’être soumis, que je sache.

— Sire, ce ne sont que les derniers réfractaires, intervint l’évêque de Lyon, Agobard.

S’en prenant à Wala qui écoutait, un sourire pensif et arrogant aux lèvres, Louis poursuivit d’un ton véhément où la rage apparaissait comme un voile translucide :

— Vous n’avez su entraîner que des captifs, hommes, femmes et enfants. Vous avez saigné le pays à blanc, dépeuplé les villages, incendié les villes, anéanti de vastes contrées. Il ne reste ni champs, ni cultures, ni maisons. Comment voulez-vous que la Saxe s’apaise ?

— Sire, je pense qu’il serait préférable de donner les terres à des Francs qui n’ont pas de domaines. Ils besogneront plus vite et s’enhardiront plus efficacement. Ne pourriez-vous pas effectuer une redistribution plus adéquate ? proposa Ebbon, l’évêque de Reims.

— Redistribuer les terres confisquées, c’est un conseil judicieux, mais les abandonner à des Francs, c’est une envergure qui comporte un grand risque.

— Sire, suggéra Thégan d’une voix mal assurée qu’une jeunesse à peine éclose excusait, ne pourriez-vous pas redonner les terres à des Saxons convertis plutôt qu’à des Francs défavorisés ?

Louis se frotta le menton.

— Judicieuse et magnanime idée pour réorganiser l’église saxonne. Thégan, mon ami, vous écrirez que Francs et Saxons forment désormais un seul peuple. Vous rédigerez ceci dans « Ma Vie » que vous allez, séance tenante, commencer à écrire.

— Sire, affirma Thégan embarrassé, cette phrase a déjà été écrite.

— Alors, Thégan, puisque mon père s’en est déjà servi, vous écrirez que la Saxe est devenue chrétienne, à part entière, exclusivement sous mon règne. Qu’il en soit ainsi !

Si le roi Louis voulait en finir avec cette question, Ebbon ne s’en tenait pas pour autant déconfit.

— La réorganisation de l’église saxonne est déjà en cours, Sire, Charlemagne, votre père, ne l’a-t-il pas largement entamée !

— C’est en cours, certes, répliqua Louis avec un geste d’énervement, mais vos missions opèrent superficiellement et de façon isolée. La pacification n’est que partielle et vous le savez. Elle va au gré des circonstances et selon l’art, plus ou moins développé, de vos missionnaires.

— Les évêchés de Paderbon, de Brême et de Munster fonctionnent pourtant de façon plus intense, se justifia Ebbon.

— C’est insuffisant, il faut renoncer à l’évangélisation. Nous tiendrons un conseil le mois prochain pour en discuter dans les détails.

Le roi se leva et, passant derrière Théodulf, le duc de Bénévent et l’évêque d’Orémone, parvint à la hauteur d’Eginhard qui, l’œil apparemment absent, ne perdait pas pour autant chacun des gestes et regards échangés.

— Eginhard, l’étendue de votre savoir est immense. Précepteur de mes fils après avoir été le mien, vous nous avez inculqué une partie de votre culture. Votre temps d’éducateur se termine, vous partagerez vos activités entre le Palais et votre Abbaye de Mülheim et poursuivrez la rédaction de la vie de mon père, le grand empereur Charlemagne. Vous l’avez assisté les dix dernières années de sa vie, vous avez su être son confident, son conseiller, son ami. Ce travail vous revient. Personne d’autre ne pourra mieux l’exécuter, Je veux le texte intégral en latin.

Un jeune seigneur, grand, mince et portant bien l’habit brodé qui le revêtait, se leva et coupa la volonté du roi :

— Et l’Italie, Père ?

Le sort de l’Italie est réglé. Avant sa mort, Charlemagne a nommé le roi en la personne du prince Bernard, le fils de mon frère. Qu’il y garde le trône à Pavie.

— Mais, Père, Charlemagne était roi des Lombards. Vous avez donc hérité du royaume.

— Mon fils, tu sais que l’unité du royaume, selon le désir de feu Charlemagne, réside dans le fait de nommer un souverain pour chacun de nos pays, tout en restant sous la tutelle de l’empereur.

— Justement, je veux le droit de regard sur toute l’Italie, en tant qu’aîné et associé à votre couronne. L’Italie doit être sous ma tutelle.

— Sous ta tutelle ?

 — Exactement !

— Tu ne feras jamais de ton cousin un vassal.

— Alors, donnez-moi le droit de regard sur toute l’ex-Lombardie à l’exception des états pontificaux, Rome, Ravenne et des possessions byzantines.

— Et du duché de Bénévent, rétorqua, acerbe, un homme d’une quarantaine d’années qui se leva prestement pour se planter raide et mordant devant le jeune Lothaire, fils aîné du roi Louis.

— Vous étiez tout de même un vassal de Charlemagne, il me semble.

— Un vassal très approximatif. Le duché de Bénévent verse un tribut annuel de vingt mille sous d’or à l’état franc.

— Il s’agit d’un compromis avec Charlemagne, jeta Lothaire agressif.

— Exact, mais le duché de Bénévent forme un état d’un seul tenant, fort ancien, peuplé et structuré à la façon lombarde, orné de belles églises et défendu par de solides places fortes dont Salerne est la principale…

— Allons, interrompit le jeune Lothaire avec agacement, nous savons parfaitement tout cela et restons conscients de votre titre de Prince.

— Ce que vous semblez ignorer, c’est que j’entretiens toujours des rapports très intimes avec Byzance.

Lothaire se leva à son tour et approcha son visage de celui de son adversaire. Le maintenant quelque temps à sa hauteur, il fit observer :

— Vous êtes en quelque sorte un chef d’opposition.

Surpris par cette remarque qui n’avait guère sa place dans la discussion, le duc de Bénévent ne répliqua rien. Louis en profita pour glisser une subtilité qui ne put échapper à aucun membre de l’assemblée :

— Vous nous avez toujours fait quelque chantage, mon cher Bénévent. Nous redoutons plus ou moins que vous ne demandiez appui aux Byzantins. Privé de leur amitié, vous ne pourriez affronter l’armée franque. Mais, c’est bon, nous laisserons votre duché en paix. L’essentiel reste que vous puissiez travailler en paix avec nous.

Toujours debout, Lothaire rejeta en arrière le pan de sa tunique brodée et, sentant que son père allait passer à une autre question, il conclut avec un demi-triomphe :

— Prenez garde, duc de Bénévent, vous n’êtes plus sous la protection du Pape Léon III.

— Il suffit Lothaire, jeta Louis, tu auras droit de regard sur l’Italie jusqu’à Rome.

 Satisfait tout de même, Lothaire reprit sa place assise. À ses côtés l’adolescent au long visage pubère, aux yeux sombres qu’éclairait une lueur restée enfantine, se leva à son tour :

— Père, puisque vous êtes aussi généreux vis-à-vis de Lothaire, ne pourriez-vous pas ajouter les Marches d’Espagne à mon futur royaume d’Aquitaine ?

Louis regarda Pépin, son second fils que l’âge adolescent n’avait pas encore suffisamment mûri.

— La question est encore bien prématurée. Les Marches d’Espagne ne sont annexées que depuis l’an 800, mon fils.

— Annexées ! Une partie seulement, mon père.

— C’est vrai. Le royaume des Asturies et de Navarre l’y était déjà. Mais peu importe, tu ne régneras que dans quelques années. Nous reparlerons donc de cette affaire le moment venu.

 

Les chevaux revêtus de leur pelage soyeux et brun, qu’une longue queue touffue et noire terminait en majesté, attendaient avec une tranquillité très impériale l’arrivée de la cour. Apaisé par le décret de l’Ordinatio Imperii qui venait d’être signé deux ans après son arrivée à Aix et qui donnait les titres d’associé-empereur à Lothaire et roi d’Aquitaine et de Bavière à ses frères Pépin et Louis, le roi s’apprêtait à vivre pleinement les joies de la chasse qui s’annonçait sous de bons augures. Débordantes de vivacité, les meutes de chiens sentant l’approche du départ amorçaient une nervosité qui, peu à peu, s’intensifiait.

Dans la vaste clairière ombragée par une diversité d’arbres aux essences les plus variées attendait déjà une quarantaine de cavaliers. Les valets de limiers paraissaient inquiets. Exercés de génération en génération depuis l’époque mérovingienne, ils connaissaient leur travail et savaient reconnaître à l’avance la bête de chasse. Ils la jugeaient souvent par son pied et ses allures et n’avaient plus de secret pour la détourner, l’approcher, l’attaquer, la lancer et suivre sa voie.

D’expérience en expérience, si les Francs avaient parfaitement appris et assimilé la chasse à courre, les Mérovingiens avaient mené à bien une technique parfaitement organisée qui consistait à diviser les meutes en chiens de têtes et chiens de suites. Le limier, conduit à la botte, détournait les animaux pour gagner le temps nécessaire afin d’allonger le temps de la chasse comme il convenait de le faire.

Au loin, dans la grande allée qui débouchait sur la clairière, la cour impériale s’avançait, Louis en tête suivi de sa famille qui précédait ses officiers. Arrivaient en fin de file les amis et les invités de grande et petite noblesse.

La journée s’annonçait excellente. Ensoleillée, elle ne promettait pourtant pas de chaleur excessive ou pénible.

De l’ensemble du groupe qui stationnait dans la clairière, déjà depuis plus d’une heure, se détacha un cavalier. Il portait sur sa tunique un corselet noir de toile forte qui enserrait son buste mince. Ses braies, assez courtes, découvraient des chausses rouges qui lui montaient jusqu’à mi-cuisses. Les courroies de ses chaussures se laçaient par-dessus et se dissimulaient sous les braies. Sa chevelure épaisse et noire recouvrait un front légèrement incliné et retombait presque en boucles sur sa nuque longue et brune où s’attachaient de larges épaules qui se mouvaient souplement. Son teint mat, un peu cuivré, laissait voir des yeux extraordinairement gris qu’un éclat venait parfois allumer aussi étrangement qu’une cendre incandescente.

Quittant le groupe, il s’avança à la rencontre du roi. Les quelques dizaines de mètres qui les séparaient ne permettaient pas à Louis de le reconnaître et il fallut encore quelques enjambées de cheval avant que le roi ne s’écriât :

— Bernard, comte de Toulouse, de Barcelone et des Marches d’Espagne, je ne savais pas que vous seriez présent à cette chasse !

— Sire, je ne pensais pas pouvoir me libérer. Mais je suis heureux de pouvoir vous saluer bien respectueusement.

— Et bien, que cette journée vous soit bénéfique. Dites-moi, Bernard, êtes-vous toujours célibataire ?

— Toujours, Sire.

— La dernière fois que je vous ai rencontré en compagnie de feu votre père, vous sortiez à peine de l’adolescence.

— Il est vrai que j’étais encore bien jeune.

— Quel âge avez-vous donc, à présent ?

— Vingt-cinq ans, Sire.

— Que le temps passe ! Les Marches d’Espagne se conduisent-elles comme vous le souhaitez ? N’y fomente-t-on aucune rébellion ?

— Non, Sire. Toulouse et Barcelone sont calmes et les Marches d’Espagne sont parfaitement soumises.

Ils chevauchaient lentement et rattrapaient le reste du groupe.

— Voilà donc quatre ans que votre père, le saint homme, est mort dans son Abbaye de Gellone et je me félicite de votre comportement, Bernard. Vous avez parfaitement repris le flambeau. Dites-moi encore, comptez-vous repartir sur vos domaines ou resterez-vous quelque temps à la cour. Hermingarde, mon épouse, serait flattée de vous y voir.

— Hélas, Sire, mes activités me rappellent à Toulouse.

La chasse commençait à s’agiter. Dès l’aube, les valets étaient partis avec leurs limiers en quête du territoire à parcourir. Au son des trompes et des « taïaut », les cavaliers se dispersèrent derrière le maître d’équipage, les piqueux et les valets de chiens. La clairière s’éclaircissait à vue d’œil. Les veneurs sonnaient la fanfare. Forêts, bois et plaines furent bientôt envahis de cavalcades, de cris, de claquements, de voix et d’ordres lancés à la volée.

Les cavalières s’avéraient aussi acharnées que leurs compagnons. Les invasions barbares des siècles précédents les avaient parfaitement formées à cet exercice et les jeunes franques, habituées à parcourir les chemins à cheval, se conduisaient comme les hommes dès qu’elles saisissaient l’encolure de l’animal. Peu s’en fallait donc pour que la femme qui accompagnât l’homme à la chasse lui soit souvent son égale.

Derrière Louis chevauchait Berthe qui, bien qu’atteignant un âge assez avancé, se tenait droite sur son cheval et en tirait la bride d’une main ferme et assurée. Les jeunes Guersindre et Dhuoda, légères, agiles, ivres des odeurs fraîches de la forêt, suivaient la chasse avec plus de plaisir qu’elles en auraient eu à se parer des plus somptueux atours. Hildegarde, une cousine d’Eginhard et Galswinthe la jeune nièce de l’évêque Agobard, chevauchaient, elles aussi, avec un plaisir qui n’était guère simulé.

Loin d’être la dernière des cavalières, Dhuoda se tenait penchée sur l’encolure de son cheval. À nouveau, elle se grisa de l’air qui commençait à chauffer et s’élança dans l’espace qu’obstruait parfois un bosquet ou une pièce d’eau. Loin du centre de la ville, le plaisir intense de faire courir sa jument la prenait sans même qu’elle s’en aperçoive, si bien qu’elle distançait toujours ses compagnes.

Arrivée à l’orée d’un bois, juste à la limite d’une vaste plaine, elle se rendit subitement compte qu’elle n’était plus dans le centre de la chasse. Elle s’apprêtait à rebrousser chemin lorsqu’elle entendit le trot d’un cheval.

La main suspendue au-dessus des rênes, le pied dégagé d’un étrier, elle resta, là, ébahie, devant l’allure du cavalier qui se tenait devant elle. Jamais encore, elle n’avait été prise de ce trouble étrange qui remuait ainsi ses entrailles. Elle le regardait, non sans l’inspecter vraiment, se contentant d’ouvrir le brun de ses yeux qui venait de prendre la teinte dorée des broussailles environnantes.

Au Palais, trois jeunes seigneurs sur quatre portaient une chevelure blonde, encore que le quatrième se distinguait par une couleur châtaigne. Il est vrai que, venant pour la plupart du nord ou de l’est du royaume, originaires de Saxe pour certains, de l’Austrasie ou de l’Alamanie pour d’autres, ils héritaient presque toujours de l’œil bleu traditionnel, du teint clair qui, de toute évidence, ne reniait pas leurs origines et des cheveux pâles qui entraient parfaitement dans le stéréotype de leur physique.

La dissemblance du cavalier qui lui faisait brusquement face était si évidente qu’elle en restait étourdie. Une telle opposition la subjuguait. Plus âgé qu’elle, il portait des cheveux noirs qui ondulaient tout autour d’un visage ovale et parfaitement dessiné. Si le large front et le nez droit forçaient l’intérêt, le teint bruni faisait ressortir le gris métallique de ses yeux, non pas ce « bleu faïence » qu’elle connaissait, mais une subtile nuance qu’elle encore jamais remarquée dans le regard d’un homme. Une sensation tour à tour pesante et légère la prit telle une vague qui la submergeait tout entière et qu’elle voulait à la fois fuir et prolonger. Elle souhaitait s’échapper et rester, discuter et se taire, sourire et se pétrifier. Tant de paradoxes condensés en cet instant précis la déséquilibraient et diluaient son esprit habituellement plus compact.

Elle s’efforça de réagir et prit le parti, cette fois, de l’examiner. Elle ne fut pas longue à remarquer sa façon souple et décontractée de monter son cheval. Tout comme elle, il se tenait légèrement penché en avant, comme s’il voulait fuir un temps qui l’assaillait. Quant à la manière de tenir les rênes de son équipage et de regarder, loin devant lui, ce comportement ne pouvait que la charmer.

Toujours subjuguée, elle attendit. Le cavalier s’approchait d’elle. Sa voix se fit enveloppante comme une chaude étoffe qui la recouvrit,

— Ne pensez-vous pas avoir trop distancé les autres ?

Elle regarda l’horizon du côté de la vaste plaine qui étendait ses champs dorés, ramena son regard sur le cavalier et s’obligea à distraire son esprit par la repartie qu’elle jeta presque inconsciemment.

— Je ne sais pas. Je m’envole toujours sur mon cheval.

 — Vous me faites là une réponse aussi légère que vous. Il me semble.

— Voler sur son cheval ! Vous avez raison. C’est une image qui me plaît et qu’à l’occasion, je réutiliserai.

Elle desserra légèrement la bride de son cheval et ajouta dans un sourire qui le contemplait encore :

— Dans un prochain poème, peut-être.

— Vous rédigez des poèmes ?

— Pas vous ?

— Décidément, vous avez la réplique inattendue.

— Vous n’écrivez pas de poèmes, récidiva-t-elle.

— Non, je combats.

La tête penchée et l’œil qui reprenait sa vivacité, elle esquissa, cette fois, un sourire plus ouvert.

— Pour le roi ? questionna-t-elle.

— Pour Louis, le roi des Francs. Oui.

— Où combattez-vous ?

 — En Aquitaine et en Espagne.

Elle redressa la tête et plongea hardiment ses prunelles noisette dans le regard gris du cavalier.

— Ne seriez-vous pas le comte de Toulouse ?

 — Me connaissez-vous donc, rétorqua-t-il amusé.

Consciente de l’habileté qu’elle marquait pour forcer son intérêt, elle reprit :

— Je connais tous les comtes. Qu’ils soient ou non passés à la cour et si je ne vous ai jamais vu, votre nom est parvenu à mes oreilles.

Elle fit une pause et crut bon d’ajouter :

— Certes, vous n’êtes pas seul en cause. Ainsi, tenez, le comte de Bretagne qui, régulièrement, vient à la Cour, ne s’est jamais trouvé sur mon chemin.

— Le regrettez-vous ?

— C’est évident, car je n’aime pas imaginer un visage dont je connais bien le nom. Cela me laisse une impression gênante qui fausse mes jugements.

— Aviez-vous une opinion juste sur ma personne et…

Elle s’attendait à sa question et le devança :

— Je ne me trompais que sur le physique.

— Sur le physique ! Dieu, comment m’imaginiez-vous donc ?

Dhuoda pensa que la réalité n’eût été guère fine à dire. Le fait qu’elle soit restée surprise par son teint mat et sombre ou ses yeux éperdument gris ne le regardait pas.

— Beaucoup plus jeune, rétorqua-t-elle.

— Plus jeune !

On m’a beaucoup parlé de votre père. C’est peut-être pour cette raison.

— Mon père est mort depuis plusieurs années.

Il la jaugea du regard et reprit aussitôt.

— Il est étrange que le roi, lui-même, il y a quelques instants à peine, m’ait accueilli avec des propos presque identiques.

— Vous prenait-il pour un adolescent ?

Il lit, cette fois, de fort bon cœur.

— N’est-ce pas vous plutôt l’adolescente ?

Elle hocha la tête et le regarda s’approcher plus près d’elle. Aussitôt, elle prit ses rênes en mains et fit avancer sa monture de quelques pas.

Les chevaux se touchaient presque et, mus par un étrange accord, ils accordèrent leur allure.

Baignée dans une clarté presque aveuglante, la clairière à découvert semblait uniforme. Les teintes se décoloraient. Seuls les bruits, étouffés dans les fourrés lointains, rappelaient la chasse avoisinante. Ils chevauchaient côte à côte, prenant la direction d’un bois qui paraissait ombragé.

— Allons, belle adolescente, révélez-moi votre identité. Seriez-vous de la famille royale pour en connaître si bien les éléments ?

— Non, mais j’en suis proche puisque j’ai été élevée à la Cour depuis ma plus petite enfance.

— Et vos parents qui sont-ils donc ?

— Je suis orpheline.

Un sourire furtif et désabusé flotta sur ses lèvres lorsqu’elle vit le désappointement flotter sur le visage de son compagnon et, sans précipitation, elle ajouta :

— Rassurez-vous, je ne présente en rien le symbole de la parente pauvre. Depuis la mort accidentelle de mes parents, mes territoires de Bourgogne et d’Austrasie restent sous la tutelle du roi.

— Ainsi, il gère votre royaume.

— Un royaume qui, bien évidemment, me sera rendu dès mon mariage.

— Je suppose que ce sera bientôt chose faite, vous avez la jolie mine d’une jeune fille à marier.

— Pas du tout. Je me sens bien là où je suis. Parmi mes livres, mes études, mes recherches. Je ne veux rien d’autre.

— Ciel, voulez-vous dire que le couvent vous guette !

— Certes non. Ai-je dit cela ?

— Ne seriez-vous pas un curieux personnage par hasard ?

Elle inclina légèrement la tête sur son épaule.

— Peut-être.

Une exclamation joyeuse leur fit tourner la tête.

— Dhuoda. Je t’ai cherchée. Où pouvais-tu bien être ?

Guersindre arrivait en tenant solidement son cheval par la bride. L’haleine chaude qui sortait des naseaux de l’animal montrait qu’elle venait d’accomplir une longue équipée. Berthe lui emboîtait le pas. Rapidement, elle survola la situation et, prenant à son tour un air enjoué, elle susurra :

— Comte de Toulouse, n’auriez-vous pas fait quelques chevauchées avec notre jeune Dhuoda ?

À la suite arrivait le roi Louis et la conversation publique se mêla aux cris de la chasse.

 

[1] Chants religieux dont l’origine provenait de l’Église de Metz.

[2] On ne connaît ni la date exacte de la naissance de Dhuoda, ni celle de sa mort.

[3] Historien carolingien qui écrira la vie des fils de Louis le Pieux.

[4] Poète et théologien, évêque d’Orléans, il fit de Saint Benoît sur Loire un brillant centre de culture et construisit l’église de Germigny des Prés. Il fut un des principaux représentants de la renaissance carolingienne.

[5] Savant religieux anglo-saxon qui fut l’un des grands maîtres de l’école palatine fondée par Charlemagne.

[6] Chroniqueur et secrétaire de Charlemagne dont il écrivit la vie.

[7] Conseiller de Louis le Pieux. Il réforma la règle bénédictine.

 

FRAIS  DE  PORT  

GRATUITS

à partir de 50€ d'achat !