Bleu de fosse

1re PARTIE

 

ENTRE CHIEN ET LOUP

Crépusculaire 1

 

 

Lui : Un nom sur la sonnette ?

Moi : Schaeller. Thomas Schaeller.

 

Cela fait près de quatre ans que Léna et moi avons ouvert le Sneaky Way, une petite boutique de baskets et de runners de luxe, à l’angle de la rue Brûlée et de la rue du Dôme.

J’avais fait la connaissance de mon associée à l’automne deux mille dix, au sein d’une enseigne de prêt-à-porter haut de gamme où j’officiais en tant que vendeur intérimaire.

Première vendeuse au caractère bien trempée, j’avais été séduit par la forte personnalité de Léna. C’était une jeune femme menue, à la blancheur eurasienne délicate ; le petit nez retroussé et les pommettes rondes qui soulignaient son regard vif laissaient de prime abord à penser qu’on pouvait lui donner le bon Dieu sans confession. Elle en jouait, séductrice et convaincante avec les clients fortunés et exigeants, elle savait se montrer intraitable avec la direction harpagonienne et bonne camarade avec ses collègues. Pour tout dire, Léna était une meneuse d’hommes, de celles qui dirigent leur petit monde à la baguette avec l’air de ne pas y toucher.

Cette boutique est notre réussite commune. Je dois beaucoup à Léna.

Sneaky Way est un lieu que nous avons voulu tout en rondeur organique et immaculée. Un espace-temps où chaque chaussure se doit d’être un obscur objet du désir. Nous y parlons design, confort du contrefort, pureté de la ligne. Nous y avons mis toutes nos billes et, Dieu merci, le succès fut rapidement au rendez-vous. Pour autant, si Léna y a fait la connaissance de Romain, son compagnon, entre deux paires de Pierre Hardy bleu électrique en pointure quarante-quatre, force est de constater que je n’ai pas eu autant de chance sur le plan personnel. Je suis un homme seul, un single man de Christopher Isherwood, passé maître dans l’art de décevoir, et parfois même, souvent devrais-je dire, dans l’art de l’autodécevoir.

Je suis de ceux qui ne rappellent pas les copains, de ceux qui ne donnent jamais de nouvelles aux parents, de ceux qui n’enfantent pas par pur égoïsme, ne remercient pas et – ô grand jamais – ne s’excusent de rien.

Certes, j’ai des amis, quelques-uns, qui m’acceptent tel que je suis et avec lesquels je passe le peu de temps libre que me laisse le Sneaky Way. Mais à trente-cinq ans, je n’ai pas trouvé de lèvres à embrasser en rentrant chez moi le soir, pas d’épaule sur laquelle m’épancher au sortir d’un inventaire exténuant, pas d’âme sœur (mais peut-être devrais-je dire âme frère) avec qui débiner les clients arrogants et difficiles à contenter. Il n’y a personne dans ma vie réussie.

Alors, parfois, parce qu’il faut bien que le corps exulte pour ne pas s’éteindre, il y a l’interface azuréenne d’un site de rencontres pour hommes. Il y a… le Bleu.

***

 

L’appartement meublé du cinquième étage, je l’ai acquis grâce à une donation du vivant de mes parents. Je le loue en général à l’année à des colocations d’étudiants. Les derniers en date ayant joyeusement planté leur année avant la fin du bail, le meublé fait office de garçonnière à l’occasion, en attendant que l’agence qui gère le bien ne me trouve de nouveaux locataires. C’est donc en ces lieux neutres pour moi que j’attends Bassem avec une certaine fébrilité. Le réfrigérateur n’est pas branché. J’ai rempli d’eau froide et de deux bacs à glaçons le lavabo de la salle de bains. Une bouteille de Moët & Chandon et deux cannettes Heineken y surnagent en surface dans une relative obscurité. Je fais les cent pas dans le grand salon blanc qui s’ouvre avec une certaine majesté sur les toits de Strasbourg.

La nuit s’invite doucement sur la ville, parcourant un spectre allant de l’azur au rose indien. Au cœur du panorama, l’unique flèche de la cathédrale suggère un embrasement spectral.

L’Inside of Me de Montmartre, que j’ai mis à plein volume pour ne pas entendre les pensées qui se fracassent contre mes tempes, semble faire onduler l’ombre des poutres apparentes sur les murs en crépis. Le parquet fraîchement ciré craque sous le poids d’une anxiété certaine.

Certes, Bassem n’est pas le premier homme que je reçois ici, mais il est le premier que je reçois selon cet accord. Et bien sûr, cela change tout.

À vingt heures trente pétantes, l’interphone crachote sa sonnette mortifère, me faisant sursauter debout, moi et le verre de vodka on the rocks que j’ai ramené de mon domicile – deux étages plus bas – pour me donner une once de courage.

J’ouvre.

Commence alors une attente interminable puisque l’immeuble bâti en 1910 n’a pas d’ascenseur. Et c’est exactement dans ce type de situation que viennent vous hanter jusqu’à la folie les questions les plus risibles : je l’attends où ? Sur le palier ? Non, ça fait le mec qui n’en peut plus d’attendre. Dans l’embrasure de la porte ? Non, ça fait le mec méfiant qui s’apprête à envoyer bouler un binôme de Témoins de Jéhovah. Je le laisse poireauter devant la porte quelques minutes comme si je ne m’attendais pas à le voir arriver si tôt ? Non, il n’y croira pas une seule seconde.

Après avoir attendu un court moment, j’ouvre la porte de l’appartement. Un garçon d’une vingtaine d’années et qui me dépasse d’une bonne tête me fait face. Il porte un trois-quarts noir et cintré d’inspiration militaire, un slim et une paire de Converse bleu nuit. Son visage est moins dur que sur les photos, son regard reflète une douce timidité qui me rassure instantanément. Mais surtout, je demeure saisi par sa beauté métissée et diaphane, fruit – je l’apprendrai plus tard au détour de la conversation – d’un père libanais et d’une mère française. Me reviennent en mémoire tous les aphorismes de Wilde concernant la beauté saisissante de la jeunesse. Dorian Gray semble attendre sur mon paillasson que je l’invite à entrer.

La jeunesse sourit sans raison, c’est le plus charmant de ses privilèges.

Ô Jeunesse, rien ne te vaut !


— Bonsoir Thomas ! murmure-t-il à mon oreille avant de déposer une bise délicate sur ma joue.

Un instant plus tard, il est assis sur le sofa.

Son regard détaillant toute la pièce à une vitesse excessive me conforte dans l’idée qu’il est fort probablement aussi gêné que moi.

— Je te sers une coupe de champagne ?

— Je préférerais une bière, si ça ne te fait rien, me demande-t-il avec un aplomb qui soudain me surprend.

Sa moue m’indique clairement qu’il trouve le champagne d’un snobisme achevé, alors que son look très étudié révèle sans l’ombre d’un doute un intérêt marqué pour les marques pointues et hors de prix. Visualisant les cannettes baignant à l’autre bout de l’appartement, je me félicite toutefois intérieurement d’avoir songé à cette option.

Étrangement, son sac dégage une intense odeur d’encre à stencil. Madeleine de Proust que ce parfum qui n’existe plus que dans mes souvenirs et dans l’ouverture du sac de Bassem, et dont je ne connaîtrai probablement jamais la provenance, un portefeuille récemment tanné au chrome, peut-être. Furtivement, je retrouve les bancs de pin cicatriciels, les interrogations amusantes sur les Contes de la rue Broca, les fleurs en papier buvard, les rires bousculés sous le préau et le goût de craie dans la bouche.

Passé les banalités d’usage sur la météo clémente en cette fin de printemps et sa capacité à avoir trouvé mon adresse sans incident majeur, je m’enquille de savoir comment il procède à l’accoutumée ; lui avouant par là même mon manque total d’expérience dans ce type de transaction.

— C’est une question de confiance, me dit-il avec bienveillance, on verra ça plus tard.

Je vide ma première coupe de champagne, il sirote sa bière.

Le temps suspend son vol, un court instant. 

Soudain, je me trouve adipeux et grotesque. Bassem semble lire en moi comme dans un livre ouvert et me rassure instantanément d’un sourire franc où perce l’étincelle de l’empathie réelle.

On se touche. On approche les bouches.

Et si tout était factice ?

Et si c’était un combat de masques, de sourires en stuc et d’ébats de carton-pâte ?

Faire abstraction. 

Dans la chambre, avec la déliquescence indolente d’une bougie pour seul témoin, le lit sombre et les draps frais, le claquement délicat des stores aux fenêtres.

Une certaine forme d’amour impossible à graduer et puis l’air, empli des fragrances qu’exhalent les corps en plein combat. Je savoure la salinité des aisselles et de l’aine de Bassem, puis le goût de son sexe. Les joues me brûlent.

Dans une envolée de puissance, d’impudeur et de luxure aiguisée, mon jeune gigolo m’adosse de force contre le chambranle de la porte en chêne brut. Sa bouche affolée porte mon trouble, répond à ma demande fiévreuse. Je m’accroche à la saillie de ses pectoraux, caresse avec opiniâtreté l’incurvation de son ventre plat.

Dans un souffle, nous chutons de concert sur le sommier, ses doigts menottant mes poignets incendiés.

Il est en moi pour de longues minutes, sa bouche offre à mon cou un baiser gourmand et huileux, je suce frénétiquement la pulpe saillante de son index.

Lorsqu’il se retire et viens jouir dans ma bouche dans un gémissement léger, les murs se figent, étouffant tel un tombeau. J’éjacule un flot laiteux sur sa cuisse, repu de lui.

Calme de surface et démesure intérieure.

Reposant sur son épaule inerte, je songe à ce qu’écrivait Catherine Robbe-Grillet : Rien n’est plus incompréhensible que les fantasmes qui nous sont étrangers.