I.

1382

 

Il fait frais ce matin, l’air est humide, bleuté. J’avance à pas songeurs dans la rue des Charretiers. Hommes et femmes sortent et s’attardent sur le haut du talus à droite, pour humer les senteurs du matin. Une légère brume annonce la respiration de la terre. Une femme, dont j’ai soigné le mari cet hiver, avance devant moi, lourdement chargée de deux seaux de bois pleins d’eau. C’est la fin mars.

Je croise quelques enfants loqueteux, heureux de constater que les frimas s’éloignent. Les premiers rayons du soleil leur rendent rires et cris. Il y a moins d’une heure, Adalbert, l’aide-boucher, est venu frapper à la porte de mon atelier. Sa femme Marie a accouché d’une petite fille il y a dix jours, la cinquième de la fratrie ; l’enfant se porte bien et malgré tous les bouillons de la vieille Jehanne qui l’a aidée, Marie, vingt-deux ans, ne se relève pas. Adalbert, l’ouvrier, est inquiet, elle devrait être debout à s’occuper des quatre autres enfants, les voisines ont, elles aussi, tellement de charges… Et voici dix jours qu’elles se relaient. Il faut vraiment qu’il soit inquiet pour venir me chercher en plein jour. C’est un homme de haute stature, rude et timide. Sa tignasse hirsute et déjà parsemée de fils blancs encadre un visage où les yeux sont à peine visibles.

Son émotion passe par des mains crevassées, serrées l’une contre l’autre. En deux mots j’ai compris. J’attrape ma pèlerine et ajoute quelques sachets d’herbes dans ma besace un peu rapiécée.

Lui et sa femme habitent une petite maison basse qui a appartenu aux parents de sa femme. Je pousse le lourd battant de bois et j’entre. La pièce est sombre, dans la cheminée brûle à petit feu un mauvais bois qui fume. La marmaille soudain se tait et quatre enfants me fixent de leurs yeux bruns. Une voisine vêt le plus jeune.

Adalbert me lance un long regard, prend sa cape et s’avance vers la porte. Cathy, la voisine, rassemble les trois petits et s’ensauve à deux maisons, chez elle. Nous restons, Marie, le nouveau-né et la fille aînée Aude, sept ans.

Aude est mince, brune, son regard d’une étonnante maturité dissipe à qui retient son attention un regard vert et lumineux. Je la connais bien. Depuis deux ans nous nous croisons souvent, une des rares enfants à me saluer d’un regard de connivence, sans un sourire. Elle est calme, assise au bord de la couche de sa mère.

Je m’approche. J’ai dans les mains un pot de bois dans lequel repose depuis quinze jours de l’onguent d’armoise, efficace dans les spasmes post-partum, mais d’un regard, je sais qu’il est inutile et le glisse dans ma poche. Marie a le teint gris. Quelques mots et j’apprends sa fièvre et son épuisement. Elle n’a jamais ressenti cela pour les quatre aînés. Sa prunelle distille son inquiétude. On ne m’appelle jamais pour rien, mais souvent trop tard… « La vie s’en va », dit-elle.

Un court examen me fait comprendre qu’une délivrance trop rapide a laissé une lente et sourde hémorragie. Aude m’explique qu’elle se relève trois à quatre fois la nuit pour aider sa mère. « La vie s’en va », dit Marie… Elle a raison. Presque exsangue, elle a acquis la lucidité des mourants.

– Donne-moi un bol d’eau bouillante, Aude.

À mon tour, je me suis assise au bord du lit et fouille le sac de toile toujours à mon épaule… Je réfléchis. Du sureau et de la pimprenelle, fortement dosés, en décoction, deux fois par heure. C’est amer, mais il y a une chance pour que le saignement diminue. Lui éponger le corps avec des sels d’alun dilués dans l’eau chaude.

Pour s’en procurer, Aude est allée chez Zael le bourrelier qui s’en sert lorsque ses voisines lui apportent de petites peaux fraîches.


 

II.

J’ai vingt-trois ans et jamais je n’ai quitté ce quartier. Du temps de mon enfance, ces maisons touchant les champs et les bois gardaient un peu de prospérité. Le temps a passé, les Anglais et les Bourguignons aussi, mes parents sont morts et en quelques années, les gens, les terres, se sont enfoncés dans la pauvreté, comme toute la contrée environnante.

À cinq ou six ans, ce sont les odeurs qui de suite frappent l’imaginaire, et je ne peux dissocier mon enfance de l’odeur de tarte aux pommes. Ma mère est une femme fraîche, très propre, elle sent toujours un peu la pomme. Souvent habillée de bleu, sa jupe virevolte au gré de ses activités, et je la regarde. Je ne me rappelle pas l’avoir un jour quitté des yeux. C’est avec un sourire heureux qu’elle m’entraîne dans ses randonnées. Nous parcourons les champs, les jardins, les coteaux, les fossés et, pliée en deux, elle me montre ses découvertes, graines ou herbes, et m’en donne le nom et l’utilité.

Ce sont des promenades régulières, innombrables. Nous rentrons souvent crottées et complices. La Grand-rue s’annonce par un petit pont de bois qui rejoint la route d’Orléans que nous traversons. Nous hâtons le pas, la nuit va tomber. Déjà quelques lueurs précoces de chandelles tremblent à travers les carreaux tout neufs de l’atelier de mon père. Germain, l’ouvrier, enfile sa houppelande en refermant la porte. Il reviendra demain matin. Vite nous entrons, le teint vif et la parole allègre. Une odeur de glaise humide nous entoure, mon père est potier et son regard s’abaisse sur mes sabots que j’ai oublié d’ôter. On vient de loin pour avoir les pots, tournés, recuits, vernis à la température idéale. L’hiver, je passe de longues heures près du four à rouler dans mes mains la terre de Touraine. Mais lorsqu’a lieu le défournement, je grimpe l’escalier de bois qui mène au premier étage et redescends de l’autre côté dans le vivoir où ma mère s’active. Notre maison a un étage et des carreaux aux ouvertures. Un sentiment de sécurité, de bonheur m’étreint. L’odeur des herbes qui sèchent, le doux chatouillement des graines que je manipule dans les pots et toujours le visage d’une voisine qui apparaît dans l’entrebâillement de la porte, réclamant, tant pour elle que pour ses enfants, sa mère ou son mari, une herbe, une tisane, une pommade, une recette, un onguent, un conseil.

Parfois ma mère est appelée par un visage triste. Elle me laisse à la garde de Guenièvre. Je l’ai toujours connue. Au service de la famille depuis longtemps, âgée, elle parcourt la maison de son allure voûtée. Son indulgence perpétuelle à mon égard me rend agréables ses cheveux gris et ses mains râpeuses à senteur d’oignons. Mon père fronce le sourcil et semble ne rien pouvoir faire devant l’activité sans borne que ma mère déploie pour tous ceux qui s’adressent à elle. Les quelques réflexions de la part de son époux viennent assombrir le regard de cette femme qui soupire. Je ne tarderai pas à comprendre ce qui divise mes parents.

 

Un matin, peu après le lever du soleil, je viens de quitter la chaleur du grand lit, craquant de paille fraîche, qui nous abrite tous trois. Je suis dans le vivoir, balançant mes jambes de gamine menue sous le tabouret. Mon bol de bouillon est trop chaud. Je mâchouille mon pain, imbibé, friandise rare, de miel de sureau. La rue s’éveille, mais elle me semble plus bruyante que d’habitude. Une charrette tirée à vive allure descend notre rue en pente avec fracas et s’arrête devant notre maison. Quelqu’un heurte la porte. Ni ma mère ni Guenièvre ne bougent.

Mon père arrive de son atelier et ouvre la porte du vivoir. Un homme habillé de cuir, à la cotte noire et rouge lui tend un parchemin, identifie ma mère que deux hommes poussent dans la charrette.

La stupeur nous cloue sur place. Mon père fait un geste. On le repousse. La porte reste grande ouverte, béante sur un gouffre sans fond.

Je n’ai pas compris, mais je sais à l’instant que nos vies ont basculé. Mes yeux sont secs et grands ouverts. Le silence d’une enfant peut-être terrifiant. Ils ont emmené ma mère, Fleurine, à la question. Je ne la reverrai pas.

 

Il m’a fallu des années pour grandir, pour comprendre.

 

La servante est restée. Quentin, mon père, a perdu l’intérêt de vivre. Ses yeux voient un ailleurs où nous n’existons pas. Muré dans son chagrin, souvent absent, il m’impose une solitude qui deviendra mon quotidien. Petit à petit plus personne ne vient nous voir. Les affaires de mon père ont périclité. Un soir, dans ma quinzième année, en sortant de son atelier, il a eu un malaise. Deux voisins m’ont aidée à l’allonger dans son lit et je me suis affairée à préparer une tisane. Congestionné, il fallait lui enlever un bol de sang. Mais il ne voulait plus vivre et aucune médecine au monde ne peut guérir un être qui aspire à sa fin. Deux jours plus tard, j’étais orpheline.

L’abbé eut vite fait de bénir son corps, son enterrement fut expédié. La clientèle de Quentin s’étant raréfiée, nous ne sommes pas nombreux autour de ce trou béant où vont disparaître les restes de mon enfance. Un homme jeune que je ne connais pas s’approche de moi. La façon dont il torture son large chapeau entre ses mains en dit long sur son désir de me dire quelque chose.

– J’ai bien connu votre père, damoiselle, c’est une perte pour nous tous.

Je le remercie, le regarde sans le voir vraiment, mais il insiste :

– Nous parlions ces temps-ci du métier, de la glaise, des cuissons. Je m’appelle Perrin, je suis potier à Beaulieu. Il venait bien avant l’angélus et nous parlions… J’ai beaucoup appris.

Un silence, puis :

– Je sais qu’il est un peu tôt… Mais si vous aviez dans l’idée de vendre l’atelier… avec votre permission, je me porterais bien acquéreur.

Ainsi j’apprends ce qu’étaient les errances de mon père ces temps derniers. A-t-il ressenti le besoin de transmettre son savoir ? Ce compagnonnage tardif donnait-il quelques utilités à une vie dont il ne voulait plus ? Chaque mot prononcé augmente mon amertume… Pierre Letaillandier, mon oncle, serre quelques mains et s’approche, il a remis son chapeau qui s’égoutte en rigoles sur ses larges épaules. La tête penchée sur la droite, Perrin cherche mon regard et aussitôt trouvé, jette les yeux sur l’horizon.

– Venez me voir demain après la messe, nous en causerons.

Affable et discret, il fut facile de nous entendre. Je cédais l’atelier, l’étage, me réservant le rez-de-chaussée, le jardin, le bûcher, ainsi que le puits, dont il pouvait aussi se servir à l’occasion.

Il me restait de quoi vivre chichement, mais décemment. Perrin parti, mon oncle Pierre me vanta à mi-voix les avantages d’un mariage, d’une alliance raisonnable à mon âge. C’était « raisonnable ». Je refusai. Curieusement il ne me proposa pas de rejoindre son foyer… mais m’étant préparée à défendre mon autonomie, j’aurais eu mauvaise grâce à lui en faire reproche.

La porte reliant la boutique au vivoir fut murée. Pendant huit ans, je vécus presque en suspens, en attente. La porte de ce qui est devenu à la fois ma chambre, ma cuisine, le vivoir et plus tard mon atelier vient de se refermer sur des paroles consolatrices de Pierre Letaillandier, mon oncle. Son devoir le plus légèrement accompli le libère. Il s’éloigne dans une petite pluie fine, c’est bientôt l’angélus, l’hiver approche et les jours raccourcissent.

Je me retourne vers l’âtre froid depuis deux jours, avec une sensation de commencement du monde. Le bûcher sis dans le jardin me fournit rapidement de quoi faire une bonne flambée, je réchauffe du lait et prends du pain. Je suis libre sans l’être réellement puisqu’instinctivement, je me destine à poursuivre une tâche interrompue par l’arrestation de Fleurine. Droite devant les flammes dansantes, un fichu de laine sur les épaules, j’organise en pensées mes prochaines récoltes. Il faudra faire vite pour compléter les réserves, l’automne est presque là et ne donnera bientôt qu’une végétation chiche, peu généreuse.

Un savoir acquis par imprégnation dans mon jeune âge ne demande qu’à éclater, s’affiner, se durcir aux règles de l’expérience, au feu des douleurs de mes semblables.

Pendant plus de sept années, il ne fut guère une semaine où je n’entendis murmurer le regret de la disparition de ma mère, exclusivement par des femmes qui hésitaient à parler de leurs maux à l’apothicaire, un homme installé près du château, imbu de son savoir, ou pis, au moine médecin qui cumulait le double handicap de ne rien connaître aux femmes, encore moins aux enfants, et ne quittait le logis qu’après le versement d’une obole consistante. Dans notre quartier dit de la Basse-ville, les écus sonnaient rarement.

Je compris bien longtemps après que cette communion permanente que j’avais eue avec Fleurine imprimait dans le regard des gens une réticence, une distance que je devais à ma parenté. Il me fallut encore du temps pour deviner que, étant peu ou prou débiteurs de Fleurine qui les soignait gratuitement, l’aisance de son mari la mettant à l’abri du besoin, ils se mortifiaient de me voir jeune et seule, prête à hériter des accusations, sans qu’ils puissent en cas de besoin se porter à mon secours.

Il me fallut encore plus de temps pour savoir qui l’avait dénoncée et accusée de sorcellerie. L’abbé du château, soumis à la pression conjuguée d’un jeune apothicaire et du moine médecin du couvent de Beaulieu, avait dû émettre des doutes quant à l’origine divine des succès médicaux de Fleurine auprès du châtelain Jacques de Bourgueil et de son évêque.

À partir de là, tout fut dit et résolu. Fleurine ne résista pas à la question. Le jugement ne fut pas prononcé, faute de coupable pour l’entendre.