Caverne - Les disparus du Val

Chapitre I - Houdini

 

(Valliguières – 21 septembre 1992 – 7 h 30)

 

Elle apprécie ces balades quotidiennes avec les enfants. Des moments maintes fois partagés, dont elle ne se lasse pas. Bien vite, ils seront assez grands pour faire leur vie. Alors, elle profite…

À Valliguières, juillet a brûlé les chênes verts, asséché les ruisselets, transformé le sol en poussier, la fange en plaques de staff. Sa lumière grille tout, comme le ferait une Salamandre de restaurant, et les tritons crêtés se réfugient sous la vase de l’étang au cœur des roseaux, la perdrix et le lièvre au sein protecteur des épiniers. Seules les cigales jouissent de cet enfer et sacrent le soleil durant leur courte vie, fissurant les tympans des villageois qui s’aventurent à l’extérieur. Les autres se cloîtrent. Pour retarder l’intrusion de la chaleur dans les habitations, on se barricade. Les plus téméraires entrebâillent les volets de la façade nord, les plus patients attendent le crépuscule pour les ouvrir.

On a espéré août et son lot d’orages a lessivé les sols calcinés. Ils ont repris consistance, épongeant la sueur du ciel comme de l’eau bénite. Puis septembre a modéré la sape de l’été en ranimant un printemps anachronique.

Les journées sont encore chaudes, mais les soirées deviennent supportables. L’équilibre du jour et de la nuit approche. D’ici peu, l’automne plantera son décor.

Elle les a conduits sous les chênes. Le bois compte une paire de bourbiers où la petite famille goûte la fraîcheur dissipée par la bauge. On se souille, on patauge, on s’amuse avant de sortir à découvert. Elle sait le coin dangereux. À cet endroit, traverser la départementale est risqué. L’imprudence, le manque de visibilité dans le virage, la vitesse excessive des conducteurs… trois d’entre eux sont morts l’année dernière.

Elle renifle, pointe son groin vers la route. La harde quitte la Combe du Castelas. La laie passe en premier. Elle dérape un peu sur le goudron de mauvaise qualité bordé par un fossé qu’elle escalade lestement. Les marcassins n’osent pas s’aventurer ; ces hydrocarbures ont vraiment une odeur détestable. Leur mère n’attend pas, elle détale vers la Forêt de Malmont. Les petits doivent suivre…

 

Michel Crouzet connaît la route. Valliguiérois de naissance, il a tenu à prendre le volant et trouve un malin plaisir à bousculer ses trois passagers dans les virages. Les départementales 4 et 111 sont connues pour leurs lacets. La première mène à Tavel, la seconde à Rochefort du Gard. Les deux rejoignent la N86 à Valliguières. Pendant les congés, lui et son frère y jouent les pilotes chevronnés, calés dans les sièges baquets que Jacques, le cadet, a installés dans la 405-MI16 flambant neuve qu’il vient d’acheter.

Le conducteur se sent renaître à mesure qu’il se rapproche de son village. Depuis leur départ de Nîmes peu avant l’aube il n’a de cesse de raconter des anecdotes sur la région, ses tribulations Valliguiéroises, et sur ses nombreuses conquêtes féminines. À l’entendre, on croirait qu’une ex-petite amie se cache derrière chacun des arbres du parcours.

Marion Terboven, la Suédoise de la brigade, l’écoute d’une oreille. Les manières du sous-officier Crouzet ne lui plaisent pas. Ce genre d’homme n’a qu’une idée en tête, elle n’est pas dupe. Ne jamais sympathiser, se répète-t-elle, ne jamais se mettre à nu, ne jamais s’associer aux plaisanteries douteuses… Une routine qui jusque-là a toujours payé.

Michel Crouzet est pourtant un bon chef. De stature imposante, c’est un gars respecté dans la profession, un vrai meneur pour la brigade. Mais ses grivoiseries n’amusent qu’une partie de ses collègues. Les autres les subissent ou les tolèrent. Marion n’est pas la seule femme de l’équipe. Or, l’image mythique de l’appétissante Suédoise – bien qu’elle soit née à Strasbourg – lui colle un peu trop à la peau à son goût. Sa petite taille et son gabarit d’anémique ne lui permettent pas de lutter avec ces hommes par la force. La ruse est préférable.

Sauf avec Josselin Cortignac. La nouvelle recrue est différente. Parfois, Marion se demande si celui que Crouzet nomme inlassablement « le bleu bite » n’a pas fait une erreur en remplissant le mauvais formulaire !

Josselin se le demande aussi à cet instant. Il n’a pas trouvé l’idéal qu’il recherchait en postulant. Bien sûr, il y a l’uniforme, la fierté des débuts à le porter, le statut de gendarme, une forme de réussite sociale associée à un sentiment de respect ou d’indifférence chez la moitié des gens, de peur ou de rejet pour l’autre moitié. Puis, la sensation d’être utile en accomplissant sa tâche comme un devoir. Il ne l’a jamais ressentie dans le cœur de ses collègues… D’ailleurs, la ressent-il encore lui-même ? Illusion ou dilution ? Josselin ne sait pas vraiment qui le trompe. Ne voit-il plus la vertu et l’éthique de ses compagnons ? Ou l’entraînent-ils malgré eux vers une sombre pente ? Parfois, il se demande combien de temps il va tenir.

Moins d’un an parmi eux et déjà la dépression le guette !

Pour l’heure, il peste intérieurement contre le nouveau maréchal des logis-chef Ayrton Senna. Cependant, le ballottage est moins insupportable que ses bavardages. Depuis ce matin, Crouzet n’en finit pas de parler ! Il « sait tout », selon lui, sur Rochefort-du-Gard, Vers-Pont-du-Gard, Castillon-du-Gard et Remoulins, Tavel, Pouzilhac, Saint-Hilaire-d’Ozilhan… Il est « incollable » sur la géographie et l’histoire de ces villages qui entourent Valliguières, bien que la liste des anecdotes que débite Michel Crouzet semble aussi interminable que farfelue. D’après ses dires, le Pont du Gard n’a rien à envier à Stonehenge ou à la forêt de Brocéliande.

— Les Romains, pas si bêtes, n’auraient pas choisi l’endroit par hasard, mais selon des coutumes ancestrales vieilles de milliers voire de millions d’années. Peut-être même plus !

Il secoue un index près de son front pour marquer l’intensité de sa réflexion.

— Les grottes préhistoriques découvertes à proximité du Pont n’en sont-elles pas la preuve ? Pour moi, le Pont du Gard n’a pas été bâti pour servir de simple aqueduc, foutaises !

Le sous-officier plisse les yeux et prend son air le plus mystérieux :

— Il s’agit d’une Porte temporelle ! Certaines légendes parlent d’un passage vers un monde étrange… Tiens, dans ce sous-bois j’ai fricoté avec la gamine du boucher de Tavel, qui est mort depuis, peuchère !

Il décolle son doigt de sa tempe et pointe un bosquet d’arbres.

— On a même retrouvé des tombes de l’époque de Charles Martel dans les vignes. Je vous ai parlé du mage Platus qui voulait stopper la guerre entre les Francs et les Sarrasins en 736 ?

Michel Crouzet prolonge son monologue, sa course-poursuite avec son ego. La route est certes mauvaise, mais il a choisi, à dessein, de quitter l’autoroute à Roquemaure pour récupérer la D111 à Rochefort-du-Gard, et couper jusqu’à la nationale 86 qui passe à Valliguières. Ainsi, il évite la traversée de Remoulins, réduisant les risques qu’ils soient suivis ou interceptés.

Car le colis qu’ils transportent en Ardèche n’a rien d’inoffensif : le 9 septembre, Siméon Brocciante a décapité son père, sa mère, sa femme et ses deux gosses après avoir transformé ceux-ci en punching-balls et celles-ci en poupées gonflables. Luciano Brocciante, 64 ans, Jules et Théo, 2 et 3 ans, ont été retrouvés roués de coups, totalement défigurés, sous les cages à poules situées sur le terrain de Luciano et Antonietta Brocciante, près de Pujaut.

Les grands-parents avaient la garde des deux petits. Vers 16 heures, Siméon et Olivia viennent récupérer leurs enfants. La suite n’est pour l’heure connue que de Siméon. Seuls les faits permettent une interprétation de la tragédie. Olivia entre la première, laissant son mari près de leur véhicule. Elle reste seule auprès de sa belle-mère dans la maison de campagne. Luciano est dehors avec les enfants ; ils sont allés donner à manger aux poules, à une centaine de mètres de la maison. Quelques minutes plus tard, Siméon rejoint sa femme. Il vient d’imprimer la marque d’une pelle sur les visages de son père et des deux petits avant de procéder à un tabassage intensif des trois moribonds.

Olivia, sans doute inquiétée par le bruit, le retrouve à l’extérieur non loin du véhicule. C’est là que les enquêteurs découvriront sa dépouille. À moitié nue, ligotée, violée, elle partagera son sort avec sa marâtre. Siméon a traîné le corps de sa mère près de celui de sa femme.

Avant de les décapiter à l’aide de la tronçonneuse de son père, il tentera d’abord la chose avec la pelle : sans succès. Les trois autres corps ne comportant pas les mêmes marques, on en a déduit qu’il a achevé les deux femmes en premier.

 

— Allo, derrière ! Pas trop secoués ? Hé Marion, ’fais pas la gueule !

Le maréchal des logis-chef tourne rapidement la tête vers la droite et note avec ironie que sa passagère ne semble pas dans son assiette. Dans le rétroviseur non plus, cela n’a pas l’heur d’aller fort.

— Ho Josselin ! Ça va le bleu bite ? La Bro-chiante ne te saoule pas avec ses histoires ?!

Puis d’un coup de coude à sa voisine :

— Le gogol est pas très bavard, hein ?!

Celle-ci ne dit rien. Même si elle a du mal à supporter le chef Crouzet, elle lui doit le respect. À l’arrière du véhicule de transport des détenus, Josselin Cortignac jette un œil à Siméon. Depuis leur départ de Nîmes, il n’a pas ouvert la bouche et n’a bougé la tête que deux fois : la première pour observer ses poignets enchaînés à la carrosserie du VTD, et maintenant. Il la secoue, visiblement embarrassé :

— On preunonce Broki-aaanti…

— Non, mais vous entendez ça ? L’analphabète qui veut nous donner des leçons de diction…

— Chef attention !

Marion n’a vu les marcassins qu’à la sortie du virage et Michel Crouzet, surpris, tente un évitement. Le fourgon ne réagit pas comme il le voudrait. Il fait une embardée et frôle le bas-côté, percutant un des jeunes sangliers. La roue arrière ne suit pas le même trajet. Elle passe du goudron à l’herbe sèche et grimpe un surplomb rocailleux. Elle y restera. Le pont du Renault Trafic racle le bourrelet de roche et le véhicule finit sa course appuyé contre un chêne en bordure de route.

— Rien de cassé ? Marion ? Josselin, tout va bien ?

Josselin Cortignac s’apprête à répondre par l’affirmative :

— On dirait que… Chef, le prisonnier !

Sous le choc, la portière coulissante s’est ouverte et Siméon Brocciante a été projeté à l’extérieur du véhicule. Il est coincé entre l’arbre et la carrosserie. Ses menottes toujours aux poignets, il a les bras tendus par la chaîne accrochée sous son siège à l’anneau de fixation. Les gendarmes se précipitent vers lui.

— Brocciante, dis quelque chose bon Dieu !

Le maréchal des logis-chef n’en mène pas large, mais essaie de faire bonne figure. Marion Terboven décroche la radio du Trafic et compose le code d’urgence. L’homme semble étouffer. Josselin Cortignac est désemparé. Il décide de s’arc-bouter entre le chêne et le fourgon pour tenter de le dégager.

— Broki-aaanti…

Michel Crouzet n’en croit pas ses oreilles. Ce gars persiste à corriger sa prononciation alors qu’il a tout juste de quoi respirer !

— Poussez Cortignac, je vais le sortir de là…

Après quatre tentatives, le maréchal des logis-chef tire le prisonnier de son carcan et l’assoit dans le fourgon. Brocciante est couvert d’écorce et de poussière, mais il semble en bonne santé et toujours aussi calme. Les deux gendarmes se regardent, essoufflés, puis referment la porte coulissante. Marion leur signale l’arrivée des secours dans quelques minutes.

— Pas un mot sur Space Mountain, reçu ? La petite séance de rallye n’existe pas. On a percuté un sanglier, le goudron est pourri, on s’est pris le rocher, et basta… Marion ?

— Oui chef… Ça s’est bien passé comme ça…

— Josselin ?

— Aucun problème maréchal des logis-chef.

Le sous-officier s’introduit dans le fourgon par la porte conducteur et lance au prisonnier :

— Et toi, Broki-aaanti, s’il te prend l’envie d’ouvrir enfin la bouche pour parler d’autre chose que d’un simple accident à cause d’un putain de marcassin, je te promets que je transforme en enfer ton séjour en taule ! Compris ?

Siméon n’a pas bougé depuis qu’il a repris place à bord du Trafic. Son mutisme exaspère Crouzet qui se met à hurler :

— Compris ?

— ’Veux pisser… chief.

— Merde Siméon, tu ne voudrais pas me faciliter un peu les choses ?

— ’Parlero pas, chief Michel. Mais ’veux pisser…

— C’est bon ! L’bleu bite, détache le prisonnier et mène-le se soulager avant qu’il nous ponde un chantage scatologique. Tiens, les clés…

Michel Crouzet lance un trousseau à Cortignac qui libère l’homme momentanément. En sortant du véhicule, Siméon relève la tête et Josselin se rend compte qu’il peut détailler son visage pour la première fois. Son mètre quatre-vingt-cinq et ses quatre-vingt-dix-huit kilos se font curieusement discrets sous une posture courbée et défaitiste. Jusque-là, les longs cheveux bouclés, bruns et crasseux tombant sur ses joues n’ont pas permis à Josselin d’observer les traits du meurtrier.

Ils ont la même stature – bien que Cortignac soit plus mince – et presque le même âge, vingt et un ans pour Josselin, vingt-quatre pour Brocciante. Ce dernier en paraît pourtant quarante. Si le poids des années n’a pas eu le temps de rider ce visage, celui de la folie a écrasé sa chair, émoussé sa jeunesse, terni son éclat. Sa barbe et ses joues potelées ne cachent rien : Brocciante est bouffé de l’intérieur. Ses lèvres sont sèches, rongées par des dents bigarrées, inégales et clairsemées. Si bien que lorsqu’il plante ses yeux dans ceux de Josselin, celui-ci a un mouvement de recul. L’instinct, assurément. Car enfin, le regard de Siméon Brocciante est un puits sans fond, un réservoir de démence. Josselin ne cherche pas à le soutenir. L’explorer relèverait de l’inconscience.

Après son inculpation[1], le magistrat instructeur a pris la décision d’éloigner temporairement Brocciante. Ses nombreuses fréquentations nîmoises, le risque de trouble à l’ordre public et surtout le manque de place à la prison de Nîmes l’ont amené à se prononcer pour un transfert à la maison d’arrêt de Privas en Ardèche. L’avocat commis d’office a bien tenté de minimiser les faits reprochés à son client, du moins pour la forme. Peine perdue.

Il est vrai que Brocciante n’a pas toujours été dans cet état. Son frère, ses collègues de travail, ses amis d’enfance, tous le décrivent comme un homme sans problème, un père exemplaire et un mari aimant. Les psychologues pensent que sa personnalité a brusquement dévié pour une raison encore inconnue. Le nombre de cas est certes réduit, mais pas négligeable. Du jour au lendemain, voire d’un instant à l’autre, un individu lambda se transforme en machine à tuer sans que l’on puisse expliquer pourquoi.

Josselin en a entendu parler. Il sait que, souvent, la crise de démence passée, ils redeviennent doux comme des agneaux… Jusqu’au prochain accès de lycanthropie. Siméon Brocciante a de surcroît perdu l’usage d’une partie de ses capacités cérébrales. En faisant abstraction des actes pour lesquels il est inculpé, on le plaindrait presque.

Cortignac suit le prisonnier de près, arme à la main. Ils traversent la route et se dirigent vers l’orée du bois. Une fois à l’ombre, Siméon s’exécute contre un bosquet. Cinq pas derrière lui, Josselin observe vaguement la scène et note que les premiers rayons du soleil font leur apparition.

Se tournant vers le fourgon, il constate qu’une légère brume s’est emparée des lieux. Un filtre vaporeux serpente sur les vignes alentour.

 Dans son champ de vision, Michel Crouzet, tête basse, fait les cent pas près du Trafic collé à son arbre.

Marion lui adresse un sourire qui se vrille instantanément. Elle semble affolée, ou ébahie, impossible de définir son expression avant qu’elle pousse un cri. Josselin comprend que l’explication se trouve dans son dos.

Lorsqu’il se retourne, il n’en croit pas ses yeux : Siméon Brocciante a disparu.

 

***

 Josselin Cortignac et Marion Terboven ont d’abord fouillé le bosquet avant de progresser dans le bois, tandis que Michel Crouzet tentait tant bien que mal de dominer ses nerfs et la situation. Ses beuglantes parvenaient régulièrement aux oreilles des deux gendarmes qui tâchaient de garder leur sang-froid.

Il faut reconnaître que le constat est passablement critique : accident sur sentier non planifié, vitesse en cause, fourgon enroulé autour d’un arbre, une roue en moins sur l’essieu arrière et un forcené de plus dans la nature, façon Houdini en prime !

En parlant de prime, Crouzet peut dire adieu à la sienne.

Vers 13 heures, celui-ci, incrédule, écoute Marion expliquer pour la centième fois sa version des faits. Un détachement de la cynophile vient d’arriver sur les lieux où un escadron de gendarmerie crapahute depuis le milieu de la matinée. Le maréchal des logis-chef ne peut pas croire qu’« un homme en train de pisser se soit volatilisé », à quelques mètres de lui. À plus forte raison devant les yeux de sa coéquipière :

— Et Cortignac, ’l’était tellement près du désaxé qu’il aurait presque pu la lui secouer ! Non, ce n’est pas croyable, pas croyable !

On fait le point, on anticipe les dépositions, on tente d’y voir plus clair.

Le lieutenant Shepherd a pris les opérations en main. Son flegme et son empathie naturelle facilitent la tâche de Marion. À l’écart de la scène, il prête une oreille attentive au témoignage de la gendarme Terdoven :

— Comme s’il avait été aspiré par la brume. J’avoue avoir du mal à décrire la scène. Pourtant cela fait des dizaines de fois que je répète la même chose…

— Lorsque l’auxiliaire Cortignac s’est tourné vers vous, ne cachait-il pas le prisonnier ?

— Absolument pas. Brocciante était de dos, en train d’uriner contre ce bosquet. Josselin n’était qu’à quelques pas de lui, son arme à la main. Puis, il a légèrement tourné la tête…

— Dans quel but ?

— La brume s’était levée et il observait le paysage. Je venais de faire la même chose, alors je lui ai souri.

— Comment cela est-il possible s’il n’a tourné que légèrement la tête ?

Marion ne veut pas accabler son coéquipier d’une faute qu’il n’a pas commise.

— L’agent Cortignac n’est pas en cause. Il a quitté Brocciante des yeux, c’est vrai. Il s’est retourné vers le fourgon, se retrouvant dos au prisonnier. Mais il n’est en aucun cas responsable de sa disparition. J’ai vu la scène se dérouler devant moi, mon lieutenant, et elle est… invraisemblable !

Philippe Shepherd n’est pas dupe. Il a saisi la manœuvre de Marion. Si au fond de lui la responsabilité de l’agent Cortignac ne pèse pas lourd, son intégrité le pousse à explorer toutes les pistes.

— Encore une fois, gendarme Terdoven, votre témoignage est capital. Vous seule pouvez nous aider à retrouver Brocciante et, même si vous avez peut-être reçu un mauvais coup pendant l’accident…

— Sauf votre respect lieutenant, ce que j’ai vu n’a rien d’une hallucination. Cortignac était face à moi, Brocciante de dos à cinq ou six mètres de lui et il s’est volatilisé, en moins d’une seconde, sous mes yeux ! Comme s’il n’avait jamais existé, comme si on l’avait supprimé du paysage en claquant des doigts.

— Comprenez notre désarroi, gendarme Terdoven. Un individu accusé d’un quintuple meurtre, enchaîné des mains aux pieds, disparaît sous vos yeux sans laisser de traces… Vous connaissez la procédure habituelle !

Marion marque à peine son étonnement. Les images reviennent en boucle dans sa tête où elles règnent en maître sur son raisonnement, étouffant toute susceptibilité.

— Évasion, complicité, dissimulation de preuves… Josselin a une ouïe très développée, il a obtenu le maximum aux tests d’audiométrie. Il n’a pas entendu le moindre cliquetis de chaînes, un seul froissement d’herbe ou de feuilles. Croyez-vous sincèrement qu’il serait dans cet état si nous avions orchestré la fuite de Brocciante ?

Josselin Cortignac est adossé à un cep de vigne, légèrement en contrebas de la D111. Il relève la tête, essuie ses yeux d’un geste enfantin et se lève, faisant face au lieutenant Shepherd. Celui-ci pose une main sur son épaule et l’entraîne le long de la vigne, histoire de décongestionner sa gorge tout en engageant la conversation. La nouvelle recrue n’est pas coupable, ça crève les yeux. Mais Cortignac ne protège-t-il pas quelqu’un ? Crouzet par exemple.

— Parle-moi de cet accident, Josselin.

Le tutoiement inhabituel de l’officier subalterne met le jeune homme en confiance. Or, il ne peut pas trahir Crouzet.

— J’étais à l’arrière avec le prisonnier. Je ne me suis rendu compte de rien, sauf du choc contre l’arbre. Ensuite, le maréchal des logis-chef et moi-même avons dégagé Brocciante. Puis le chef l’a fait remonter à bord du Trafic.

— A-t-il été rattaché ?

Philippe Shepherd connaît tous les détails de cette histoire, mais il doit trouver la faille.

— Il était enchaîné depuis notre départ, même pendant l’accident. C’est moi qui l’ai détaché…

— Qui t’en a donné l’ordre ?

— Le maréchal des logis-chef mon lieutenant. Brocciante avait envie de…

— Et qu’a fait le maréchal des logis-chef Crouzet ensuite ?

— Je ne saurais le dire. J’ai traversé la route et quand je me suis retourné, il était en train de marcher près du fourgon. Il avait l’air inquiet. Rapport à l’accident sans doute. Marion m’a vu et presque aussitôt elle a poussé un cri. J’ai alors constaté que Brocciante avait disparu…

— Auxiliaire Cortignac, pensez-vous qu’il ait pu bénéficier d’une aide extérieure quelconque ?

Josselin redresse les épaules. Le retour au vouvoiement le rappelle à l’ordre. Ses discussions avec Marion, lorsqu’ils fouillaient le bois, lui reviennent à l’esprit. Elle a tout vu. Il lui fait confiance, elle ne lui mentirait pas.

— Le prisonnier n’a pas pris la tangente mon lieutenant. Il s’est… Enfin, c’est difficile à expliquer.

— Allons, Cortignac !

— Il s’est vaporisé mon lieutenant !

 

***


Les recherches n’ont rien donné. Jusque tard dans la journée, les équipes ont ratissé le bois et les vignes à la recherche du moindre indice, mais sont rentrées bredouilles.

Le lieutenant Shepherd a interrogé les trois gendarmes à plusieurs reprises. Josselin Cortignac maintient son témoignage qui va dans le sens de celui de Marion Terdoven. Michel Crouzet, bien que n’ayant rien vu, soutient la thèse de l’erreur humaine : le jeune Cortignac n’aurait pas dû quitter Brocciante des yeux. À la suite de l’accident, celui-ci a profité de la confusion pour déguerpir.

— Quant à Marion, mon lieutenant, elle est bien mignonne, mais ne distinguerait pas une vache d’un sanglier à dix mètres…

— Qu’en est-il du marcassin ?!

Les équipes s’apprêtent à quitter les lieux. Michel Crouzet en profite pour temporiser en saluant un collègue.

— Oui, bien sûr, mais c’était avant l’accident. Ne vous a-t-elle pas dit qu’elle porte des lentilles ? Elle les a certainement perdues lors du choc contre l’arbre. Une erreur humaine, je ne vois que ça.

— Merci, chef Crouzet.

Le sous-officier emboîte le pas du lieutenant quand ce dernier se retourne :

— Maréchal des logis-chef ?

— Mon lieutenant…

— À l’occasion, il faudra que vous me disiez ce qui a vraiment causé cet accident. Les traces de freinage laissent à penser que vous rouliez à une vitesse, disons, excessive…

 

[1] La notion de « mise en examen » remplace celle d’« inculpation » en 1993.