Des babouches à Esquibien

Chapitre 1

Soazic éclata de rire. Confortablement installée dans le canapé du salon de leur maison bretonne à Sainte Marine, elle parcourait un article sur sa liseuse électronique.

Gwenn, qui dégustait un Eddu, le whisky breton au blé noir, se retourna vers elle, l’œil interrogatif.

— Puis-je connaître la raison d’une telle hilarité ?

Soazic posa sa machine et le regarda d’un air moqueur.

— Tu ne me croiras pas quand je vais te le dire…

— Essaie toujours, après tout, je ne risque rien de plus qu’une blessure d’amour-propre et ça ne fait pas trop mal sauf à l’âme, et encore…

— Très bien, écoute ça : « Encore un exemple de la discrimination anti-roux Cryos International, la plus importante banque de sperme au monde vient de fermer ses portes aux donneurs roux, nous apprend le site dinformation le Telegraph. Pourquoi ? Parce que, selon cette entreprise, nous serions nombreux à préférer donner à notre enfant les gènes dun grand et beau brun plutôt que ceux dun roux. »

 

Gwenn ne put s’empêcher de sourire. Il est vrai que sa crinière orangée lui avait valu plus d’un sobriquet. Sa taille de rugbyman compensait heureusement la couleur de ses cheveux et il ne s’était, du reste, jamais posé de questions à ce sujet. Mais la remarque de Soazic avait de quoi surprendre. Il poursuivit d’un ton mi-figue mi-raisin :

— Dois-je comprendre que cela te pose un problème ?

Un large sourire illumina le visage de la Bretonne. Elle se leva, provoquant l’ondulation de sa longue chevelure noire qui lui tombait sur les reins.

— Mon minou, tu sais bien que je t’aime !

En joignant le geste à la parole, elle vint se serrer contre le corps athlétique de son époux et l’embrassa avec toute la fougue que son cœur pouvait transmettre.

— Finalement, fit Gwenn, ce n’est pas si mal que ça d’être roux !

Soazic ignora la réponse et poursuivit :

— Quoi de neuf dans tes projets d’écriture ? fit Soazic.

Gwenn Rosmadec, ancien grand reporter qui avait trimballé sa carcasse dans toutes les régions chaudes du monde, s’était rangé lorsqu’avait sonné la quarantaine rugissante. Il avait posé son sac à Sainte Marine dans l’adorable petit village de son épouse et avait ouvert un cabinet d’écrivain public. Et il prenait un plaisir fou à rédiger les histoires que les familles lui confessaient. En fait, c’était une autre façon de poursuivre son ancien métier. Et il avait fini par se bâtir une solide réputation dans la région, ce qui lui valait souvent des contrats intéressants.

Gwenn regarda l’or de son breuvage à travers la lumière rasante du soleil du soir. Des pépites scintillèrent un instant avant de se dissoudre dans le verre.

— Oh oh ! fit Soazic, toi, tu as quelque chose de nouveau sur le métier, non ?

— On ne peut rien te cacher.

Gwenn resta un instant silencieux, histoire de susciter davantage encore la curiosité de son épouse. Et cela eut l’effet escompté.

— Bon alors ? Tu racontes ?

— D’accord. Est-ce que tu connais le maire d’Esquibien ?

— Didier le Goffic ? Oui, c’est un jeune loup de la politique, mais il est très apprécié dans sa ville. C’est lui qui t’a appelé tout à l’heure ?

— Exact. Il voulait me confier une mission.

— L’histoire de sa famille ?

— Non, pas du tout. L’histoire d’un de ses concitoyens.

Un peu déçue, Soazic haussa les épaules.

— Rien d’extraordinaire apparemment. Qu’a-t-il de particulier ce quidam ?

— Eh bien c’est un bienfaiteur de la cité qui est décédé il y a un mois. Le maire veut lui rendre hommage avec une stèle à son nom et un récit de sa vie qui serait à la disposition du public.

— Et qu’a-t-il fait de spécial pour arriver sous les feux de la rampe ?

— Il a travaillé de longues années en Arabie Saoudite où, semble-t-il, il a fait fortune. Puis il est venu prendre sa retraite à Esquibien et a fait profiter la mairie de ses largesses.

— Ah ! Et comment vas-tu t’y prendre pour raconter sa vie ?

— Pour Esquibien, c’est facile, il y a des témoins que le maire va m’indiquer ; il y a aussi un neveu qui a hérité du manoir où il résidait. Quant à la partie arabe, le contrat stipule que mon voyage sera pris en charge avec tous les frais annexes.

Soazic le regarda d’un œil soupçonneux :

— Et… les frais annexes ont un prénom ?

Ce fut au tour de Gwenn de la dévisager en souriant :

— Ma secrétaire attitrée… Soazic Rosmadec.

La bigoudène sauta au cou du journaliste en criant :

— Super ! C’est génial ! Je vais faire les valises !

— C’est un peu tôt, répondit Gwenn. D’abord, nous allons voir Esquibien et les contacts dont m’a parlé Didier le Goffic. Ensuite, on fait une demande de visa pour l’Arabie Saoudite et ça, ce ne sera pas de la tarte parce qu’à part les hommes d’affaires et les pèlerins pour La Mecque, il n’y a pas de visa possible. Mais le maire va me faire voyager par l’intermédiaire du Consul Général de France à Djedda. Disons que dans deux semaines, nous serons sur site.