L'étrange secret de Marie Cloarec

Chapitre 1

Le petit bonhomme jovial qui faisait face à Gwenn Rosmadec exprimait par son regard de Bigouden toute la gratitude du monde.

— Ah, monsieur Rosmadec, votre rapport est extraordinaire. Vous avez trouvé des choses époustouflantes sur l’histoire de notre famille et je vous en suis très reconnaissant.

— Je suis heureux d’avoir contribué à apporter un éclairage nouveau sur des éléments de votre passé que vous ignoriez, mais vous savez, cher monsieur, dans mon métier, cela arrive régulièrement. Je ne suis qu’un passeur de paroles que je transcris en mots sur ma machine et que je vous restitue fidèlement ensuite.

— C’est vrai, mais vous écrivez rudement bien, monsieur Rosmadec. En relisant l’histoire de ma famille, j’ai failli croire que c’était un beau roman.

— La réalité rattrape souvent la fiction. Du reste, les écrivains ne peuvent guère inventer que ce que l’âme humaine s’efforce de forger. Mais je dois admettre que mon enquête est restée relativement simple. Tous ceux que j’ai sollicités pour une interview ont accepté de bonne grâce et n’ont guère tenté de dissimuler quoi que ce soit. Ensuite, les mots c’est comme de la bonne musique que l’on écrit sur une partition. Ceci dit, j’ai eu beaucoup de plaisir à effectuer ce travail pour vous. Le dossier relié que je vous ai remis devrait plaire à tous ceux, et ils sont nombreux chez vous, qui ont contribué à son élaboration.

Gwenn Rosmadec secoua sa tignasse rousse et se leva comme pour faire signe à son interlocuteur que l’entretien était terminé. Le vieux paysan en fit de même, serrant sur son cœur toute l’histoire de sa vie.

— Combien vous dois-je, monsieur Rosmadec ?

— Je vous enverrais ma facture d’honoraires par la poste. Je n’ai pas eu encore le temps de faire tous les calculs.

— Très bien, je vous remercie. Au revoir, monsieur Rosmadec.

— Au revoir, cher monsieur.

Gwenn raccompagna son client sur le perron et le regarda s’éloigner vers sa voiture. Il s’y engouffra en lançant un dernier joyeux « Kenavo ! », démarra et disparut bientôt dans le virage de la petite rue du lotissement où Gwenn avait installé son atelier d’écriture. La quarantaine sportive, Gwenn appréciait l’indépendance que procurait son nouveau métier. Grand, solide, vêtu d’un t-shirt blanc au logo du bagad local, d’un jeans plus que passé et d’une large ceinture de cuir mexicaine, il prenait la vie du côté épicurien et goûtait chaque minute que le Bon Dieu lui accordait. Une longue pratique du rugby lui avait enseigné les fondements du jeu collectif, la capacité à analyser rapidement la situation et l’art consommé de l’anticipation. Son nez cassé témoignait aussi de sa participation active aux mêlées et aux joyeuses agapes de la troisième mi-temps.

 

Nous étions mi-juillet ; une période de grand et beau soleil couvrait la Bretagne en général et le petit port de Sainte Marine en particulier où l’écrivain public Gwenn Rosmadec avait élu domicile. Sa maison blanche aux ardoises luisantes s’intégrait au paysage et avec le temps, les hortensias, les bruyères, le vieux chêne avaient fini par lui donner un air de petit bijou incrusté dans son écrin. Gwenn regarda le vert tendre du gazon qu’il avait coupé quelques jours plus tôt et huma l’air parfumé d’embruns iodés qu’un léger vent charriait depuis l’océan tout proche. Ce contact avec les éléments lui était nécessaire surtout après le long entretien qu’il venait d’avoir avec le vieux paysan. Il respira à pleins poumons un air parfumé d’aventures et de goémon arrachés aux rochers des Glénan. Dans un coin du jardin, Soazic son épouse, un sécateur à la main, taillait un massif de rosiers. Quelques goélands argentés filèrent au-dessus de sa tête vers quelque mystérieuse destination en lançant leurs cris stridents.

 

Gwenn avait longtemps travaillé comme journaliste sur tous les points chauds du monde. Il avait acquis sur le terrain une expérience solide de l’investigation et de l’écriture et un jour, estimant qu’il était temps de trouver un peu de stabilité, avait décidé de s’installer dans la maison que son père avait fait bâtir et de mettre ses compétences au service du public. Le succès était venu très vite, car Gwenn adorait aller au-devant des gens. Il savait trouver les mots simples pour établir le contact. Puis, au cours des rencontres, il tissait ce lien de confiance nécessaire pour que ses interlocuteurs acceptent de dévider les fils de leur histoire. Il prenait soin de vérifier les informations qu’on lui soumettait auprès d’autres personnes et petit à petit, avec son talent de grand reporter, bâtissait un texte solide, précis, rigoureux qu’il remettait enfin à son client. Chaque histoire était différente ; mais chaque morceau de vie l’avait souvent comblé de joie et c’était toujours avec un grand bonheur qu’il remettait son produit achevé. Toutefois, il en savait assez sur l’âme humaine pour « oublier » certaines révélations qui auraient pu raviver d’anciennes blessures que le temps avait su cicatriser. Cependant, jamais il ne se serait permis de travestir la vérité. Il n’était pas romancier, il écrivait les histoires des autres et avait l’obligation, le devoir éthique de les respecter.

Il héla Soazic, toujours penchée sur son rosier :

— Doudoune, tu viens faire un tour sur le port ?

La femme de sa vie arrêta son ouvrage en souriant, posa le sécateur sur la table de jardin et cria :

— D’accord, j’arrive.

Soazic avait gardé de l’époque où elle remportait tous les championnats de natation de Bretagne une ligne athlétique et une vivacité lumineuse qu’encadraient de longs cheveux noirs.

Quelques instants plus tard, ils s’engageaient tous les deux dans l’allée de chênes qui bordait l’arrière de sa demeure et gagnaient l’accès au ponton du port de plaisance.

 

Posé sur l’Odet, surnommée par un génial publicitaire « la plus belle rivière de France », le port disposait d’un merveilleux havre protecteur où les marins en herbe comme les plus chevronnés pouvaient se réfugier quand la houle du large se faisait menaçante. Directement en contact avec l’océan, cette embouchure en subissait les marées et selon l’heure, les navires mouillés sur des bouées au large orientaient sous l’influence du courant leur étrave vers le sud ou vers le nord. Seuls les privilégiés qui avaient obtenu une place sur le ponton gardaient immuablement la même position. Cela dit, ils devaient être capables de gérer les courants contraires lors des manœuvres d’appontage et bien souvent, le moteur auxiliaire restait la meilleure ressource des capitaines du dimanche.

 

Avec l’arrivée des touristes, le port avait fait le plein. Toutes sortes de bateaux se balançaient au rythme des mouvements de la mer tandis que des pêcheurs à la ligne s’efforçaient de taquiner les dorades et les mulets tapis dans les grandes algues. Même les bouées au large accueillaient d’autres vaisseaux venus de Grande-Bretagne, de Hollande ou d’ailleurs. Une musique brésilienne résonnait au fond de la petite baie : des chanteurs et musiciens, équipés de guitares et de maracas, tapissaient de leurs sonorités tropicales les conversations des clients du café du port. Un petit roquet blanc, allongé sur le parquet du bistrot tenait sa maîtresse en laisse. Une Parisienne, maquillée comme pour une première de l’opéra, le chef orné d’un large chapeau digne de figurer au hit-parade du Derby d’Epson, sirotait un apéritif au bout d’une paille en plastique. Des enfants s’amusaient à faire les « Tarzans » sur le vieil arbre accroché au bord du quai tandis que le ballet des Zodiacs de la capitainerie avait commencé, traversant le chenal pour récupérer les skippers et leurs équipages dont les voiliers étaient mouillés au large. Au bout du môle, Marcel, le pêcheur de crabes, débarquait ses prises dans les grandes vasques en polystyrène gris et jaune de la chambre de commerce de Quimper. La pizzeria commençait à connaître son affluence vespérale et les retardataires tentaient malgré tout de trouver une place ou de s’en faire réserver une.

 

Gwenn et Soazic s’installèrent à leur table favorite du café du port, légèrement en retrait, face à la mer. Le garçon s’approcha d’eux et leur lança :

— Comme d’habitude ?

Gwenn lui sourit et confirma :

— Comme d’habitude, Yann. Une bière rousse et une blanche.

Le garçon s’éclipsa et revint avec la commande. Gwenn savourait sa bière bretonne avec autant de plaisir qu’il avait à regarder le paysage. Lui, le producteur de parole, le moulin à verbes, appréciait mieux que quiconque le silence. Face à eux, les barques de pêcheurs et les petits chalutiers dansaient lentement au gré du courant. Une yole de Bantry au mouillage attendait que son équipage de volontaires descende la voile pourpre accrochée au mât de misaine. Un léger vent de mer caressa le bouquet d’hortensia qui cernait la vieille chapelle de granit, arracha au passage quelques molécules de parfum et chatouilla un bref instant les narines des passants.

Il prit la main de Soazic et sentit sans mot dire que son épouse vibrait comme lui devant la beauté du spectacle. Leurs regards se croisèrent et leurs yeux exprimèrent toute la tendresse qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre. À ce moment, le monde n’existait plus, ils se fondaient dans l’environnement pour n’être plus qu’un. Le temps s’arrêta, tels des points de suspension accrochés au bas d’une page ; chaque seconde apportait son lot de précieux bien-être.

La sonnerie de son portable interrompit brutalement leur rêve éveillé. Gwenn lâcha la main de Soazic et décrocha :

— Gwenn Rosmadec, bonjour !

Une voix sombre, profonde comme celle d’un évêque en chaire, traversa l’éther et se glissa dans ses trompes d’Eustache.

— Bonjour Monsieur Rosmadec. Ici, Maître Lefort, notaire à Quimper.

— Bonjour maître ; aurais-je fait un héritage ?

Maître Lefort ignora la plaisanterie et poursuivit sur le même ton :

— Monsieur Rosmadec, c’est à vos talents d’écrivain public que je fais appel. J’aimerais que vous établissiez mon histoire.

— C’est mon métier, maître. Quand puis-je vous rencontrer ?

— Pourriez-vous passer à mon étude à Quimper ?

— Oui, tout à fait.

— Alors, disons demain vers onze heures. Mon cabinet est situé rue Vis. Vous verrez ma plaque sur la porte d’entrée.

— Très bien maître, à demain.

 

— Qui était-ce ? demanda Soazic.

— Un client, pour demain. Je te raconterai tout ça quand je l’aurai vu. Que dirais-tu d’une pizza ?

Jean François le pizzaïolo les reçut avec sa bonne humeur proverbiale. Pour lui, la saison commençait à Pâques et se terminait après la Toussaint. De fait, il passait le reste de l’année à prendre soin de sa femme et de sa maison et estimait, avec raison, qu’il avait fait le bon choix de vie.

Quand Gwenn et Soazic pénétrèrent dans son établissement, il était en train de rouler des boules de pâtes destinées à devenir de délicieuses pizzas aux fruits de mer.

— Salut JF ! Il te reste de la soupe froide aux framboises et à la rhubarbe ?

— Évidemment. J’ai refait le stock. Mais je suppose que vous prendrez une pizza avant.

— Deux fruits de mer comme d’habitude.

— Et un pichet de Chianti ?

— Ça marche.

Les pizzas de Jean François, servies par son épouse Christiane, étaient un délice. Les derniers voiliers remontaient la rivière pendant qu’ils descendaient le niveau du pichet en dégustant les tranches de coquilles St Jacques éparpillées sur la croûte moelleuse. Un gros navire-sablier à la coque verte se fraya un chemin parmi les coques au mouillage. Depuis l’interdiction qui leur avait été faite de récupérer le sable dans la rivière, il avait l’habitude de se rendre aux îles Glénan et faisait partie du paysage mouvant de l’Odet. Son capitaine donna un grand coup de sirène avant de disparaître derrière l’avancée rocheuse qui protégeait le débarcadère.

Gwenn entraîna Soazic vers une table extérieure qu’un couple de touristes allemands venait de libérer. JF, debout derrière son comptoir, engagea la conversation.

— Alors Gwenn, qui est ton dernier client ?

— Maître Lefort à Quimper ; tu connais ?

Jean François s’arrêta de pétrir sa pâte un instant pour réfléchir.

— Il me semble que ce nom ne m’est pas inconnu… Voyons voir ! Ah oui, c’est ce notaire qui a été montré en exemple il y a pas mal de temps.

— Pourquoi ?

— Si je me souviens bien, il est parti de rien. Sa mère était veuve sans grandes ressources, mais il a réussi à faire des études de droit et devenir notaire.

— Il a pu acquérir une étude ?

— Oui, apparemment ; mais je ne sais pas comment il a fait. En tout cas, il était présenté comme un symbole de travail et d’effort et un modèle pour tous les élèves.

— Comment sais-tu cela ?

— Christiane travaille dans un lycée professionnel. Il y a été invité un jour pour présenter son parcours. C’est comme ça qu’elle l’a connu et que je suis au courant de cette histoire. Je vous mets un morceau de chocolat avec le déca ?

Gwenn acquiesça et se perdit dans la contemplation des risées sur l’Odet.