L'héritage du sorcier d'Ambon

Chapitre 1

L’estuaire de la Betsiboka était rouge, rouge latérite, car la rivière charriait des milliards de particules de terre en suspension arrachées du sol par la folie de déforestation des hommes. Et le port de Majunga, ancienne gloire coloniale au nord de Madagascar, n’en finissait pas de pleurer ses larmes de sang.

Yann Le Cossec engagea son petit pêche-promenade dans le courant et, louvoyant entre les pirogues à balancier qui gonflaient au vent d’ouest leur voile latine, il mit le cap vers la jetée protectrice. Pilotant avec dextérité, il se glissa sans difficulté jusqu’au môle qui lui était réservé, puis il laissa le bateau filer sur son erre avant de l’immobiliser d’un vigoureux mais bref passage en marche arrière. Se tournant vers son client, un grand bonhomme roux, il lui lança :

— Gwenn, voulez-vous l’amarrer, s’il vous plaît ?

— Oui, bien sûr.

Gwenn Rosmadec, la quarantaine athlétique, grimpa sur l’avant du navire, s’empara d’un câble lové sur le pont et sauta à terre pour fixer le bout à une bite d’amarrage. Yann coupa définitivement le moteur.

 

À force de côtoyer les humains aux quatre coins de la planète lorsqu’il était grand reporter, Gwenn avait acquis cette capacité d’analyse qui l’autorisait à émettre rapidement un jugement sensé sur ses contemporains. L’image qu’il se faisait de Yann était assez positive. À l’occasion d’un séjour à Madagascar qui se terminait à Majunga, il avait envisagé une partie de pêche au gros et un ami lui avait recommandé cet homme. Son patronyme breton avait sans doute inconsciemment renforcé l’intérêt de la rencontre et celle-ci s’était avérée fructueuse. Yann le Cossec, du haut de ses soixante printemps, s’était retiré à Majunga avec son épouse Chantal où, plus pour passer le temps que pour gagner de l’argent, il avait monté une petite entreprise de sorties en mer. Ça lui payait le gasoil et lui faisait rencontrer des gens d’origines diverses, ce qui suffisait à son bonheur. Mais Yann était un capitaine efficace et un redoutable pêcheur. Grâce à ses conseils, Gwenn avait taquiné un espadon avant de le capturer au bout de son fil et de le ramener à bord. Yann s’était contenté de lui donner de brèves instructions et Gwenn, néophyte obéissant, avait atteint son objectif. Curieusement d‘ailleurs, Gwenn s’était aperçu que son capitaine parlait avec certaines inflexions de voix qui relevait de l’hypnotisme. Quand Yann le Cossec parlait, on se sentait tenu de lui obéir sans chercher à comprendre ni à contester. C’était dans la nature des choses. Gwenn mit cela sur le compte d’une longue pratique de la condition humaine.

De fait, derrière un masque de sérénité, on sentait un caractère solide, trempé dans le vitriol de la vie et qui, loin de lui causer de l’amertume, renforçait une forme d’humilité bienveillante. Yann était un sage. Il avait probablement beaucoup vu, beaucoup vécu et savait que l’expérience se raconte, mais ne se partage pas. À chacun, au cours de son existence, de se bâtir un projet et de se confronter aux exigences de l’environnement. En choisissant Majunga, il avait probablement mis de la distance avec un passé douloureux ou différent, mais jamais il ne s’en était plaint. Au contraire, chez cet homme dans la force de l’âge irradiait comme une aura la plénitude du bonheur atteint.

 

Tandis que le capitaine mettait de l’ordre sur le pont, Gwenn jeta un regard circulaire sur le port. Les bateaux s’y amassaient pêle-mêle, rouillés, troués, défoncés, et on se demandait par quel courage, ou quelle inconscience, des équipages osaient braver la mer avec de tels tas de ferraille. La réponse lui parvint lorsqu’il croisa le regard d’un enfant famélique : la faim, la vie, telles étaient les seules motivations de ces marins audacieux.

Un tireur de pousse-pousse s’approcha. Sous le soleil de l’après-midi, ses muscles noirs luisaient de sueur. L’homme lança en souriant :

— Taxi écologique ! Je vous emmène partout à Majunga !

— Non merci, fit Gwenn.

Le pousse-pousse n’insista pas et retourna dans l’ombre protectrice d’un vieux bâtiment colonial.

 

Yann mit pied à terre à son tour et prenant Gwenn par l’épaule, lui proposa de rentrer par la vieille ville. Les deux hommes s’engagèrent dans une rue qui donnait l’impression de remonter le temps. Les constructions, de part et d’autre, dataient probablement de la première moitié du vingtième siècle. Avec leurs colonnades qui soutenaient de longues terrasses, elles offraient au promeneur un passage abrité et aux résidents un espace supplémentaire à l’étage. Avec un peu d’imagination, on aurait pu se croire dans une rue de la Nouvelle Orléans. Mais la comparaison s’arrêtait là. Les murs, maltraités par le temps, n’avaient jamais reçu le lifting nécessaire au maintien de leur beauté initiale et les trous de la rue rappelaient que dans ce tiers-monde, une partie du coût de l’asphalte s’était « évaporé » dans la poche d’un quelconque potentat local. Certains balcons avaient été clos par des sortes de moucharabiehs. Devant le regard interrogatif de son client, Yann, habitué à ces surprises, lui fournit l’explication attendue :

— Nous sommes ici dans le quartier des Karanes. Ce sont des Indiens originaires pour la plupart du Gujerat de religion musulmane. Ils sont arrivés avec les premiers arabes et leur servaient d’intendant ou de comptable. Majunga a longtemps servi de port d’entrée des marchandises importées à Madagascar et c’est la raison pour laquelle ces gens sont très nombreux ici. Naturellement, lorsqu’ils ont pris possession de ce quartier, ils l’ont adapté à leur mode de vie et en particulier à leurs tabous en termes de relations hommes femmes. Ces cloisons entrebâillées permettaient à ces dames de regarder les passants dans la rue sans être remarquées elles-mêmes.

— Je comprends, fit Gwenn. Et cela donne un intéressant mélange architectural.

Yann Le Cossec demeura silencieux. Gwenn sentait bien qu’il avait envie d’aborder un sujet sans pour autant réussir à l’exprimer. Il essaya de faciliter la parole de son interlocuteur.

— Yann, cette sortie en mer a été un ravissement et je dois admettre que vous êtes un rude marin.

L’autre haussa les épaules :

— C’est simplement une question d’expérience et de travail. Vous savez, on n’a jamais rien sans rien et dans ce domaine comme dans d’autres, j’ai appris.

— Vous ne pratiquiez pas la pêche avant de venir ici ?

Yann se fendit d’un large sourire qui éclaira son visage chauve en forme de pomme épanouie.

— Non pas du tout. Pourtant j’aurais pu. Je vivais à Quimper ; alors la mer, vous pensez, c’était une voisine proche. C’est du reste peut-être pour cela que j’ai fixé ma retraite au bord de l’océan.

— Que faisiez-vous en Cornouaille ?

Une ombre de fierté traversa le visage du capitaine :

— J’étais le propriétaire et patron du Breizh Choucroute.

Ce fut au tour de Gwenn d’exprimer sa surprise. Le Breizh Choucroute, il connaissait bien. C’était une taverne du quartier des halles à Quimper où, outre les traditionnelles préparations alsaciennes, on trouvait les meilleurs produits de la mer et une ambiance conviviale et authentique qui avait enchanté et ravi tous ceux qui avaient passé le pas de la porte.

— J’aurais dû y penser plus tôt. Votre nom me disait quelque chose, mais je n’avais pas fait le rapprochement avec cet établissement. Eh bien bravo : chaque fois que je m’y suis rendu, le plaisir était au rendez-vous.

— Je suis heureux de vous l’entendre dire Gwenn. Et c’est un peu pour cela que je tenais, moi aussi, à vous rencontrer.

— Que voulez-vous dire ?

Yann se lâcha et libéra l’inhibition qui freinait son expression.

— Vous êtes écrivain public n’est-ce pas ? J’ai souvent entendu parler de vous et de vos travaux. Lorsqu’un ami m’a informé de votre venue à Majunga, je me suis dit que ce serait l’occasion de… comment dire…

Gwenn avait compris le blocage du personnage. Son humilité lui interdisait d’envisager une mise en perspective de sa vie, mais la fierté légitime de sa réussite le poussait à vouloir la traduire en mots. Même simplement imprimée sur du papier, l’histoire d’une vie revenait à être, pour son acteur, comme gravée dans du marbre. Gwenn accompagna la réflexion :

— Vous aimeriez que je rédige votre histoire ? Il n’y a rien de plus simple et en plus, cela risque d’être passionnant !

La boule de gêne qui s’était accumulée dans la gorge de Yann venait subitement de fondre et son visage se mit à rayonner de cette joie émue d’un enfant au pied du sapin de Noël.

— Oh merci, merci Gwenn ! Vous savez, je ne sais pas si mon histoire en vaut vraiment la peine, mais je crois que, pour une fois, j’aimerais la voir à travers d’autres yeux que les miens et peut-être me dire, en regardant derrière moi, que mon passé valait d’être vécu.

— Nous ferons ce qu’il faut pour répondre à cette question, cher ami. Bon, il faut nous hâter, nos épouses respectives sont parties au marché de l’artisanat et je crains que ma Soazic n’ait fait chauffer la carte bancaire.

Yann partit d’un grand rire à la fois de bonheur et de soulagement qui fit onduler l’œuf colonial de ses abdominaux.