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Gwenn Rosmadec reposa le combiné noir sur son socle et passa sa main dans sa tignasse rousse, pensif. Son regard se porta vers les grands arbres dénudés de l’allée de chênes qu’il pouvait apercevoir à travers la fenêtre de son bureau. Mais les voyait-il vraiment ?

Soazic, son épouse, occupée à ranger les livres de la bibliothèque, prit conscience de ce silence inhabituel :

— Qu’est-ce qui se passe mon minou ? Un problème ?

Gwenn lui donna l’impression qu’il sortait d’un rêve éveillé.

— Non, pas du tout. Mais je viens de recevoir une proposition curieuse.

— Un nouveau client, je suppose ? Allez, dis-moi tout !

Gwenn prit un temps de réflexion avant de raconter :

— En effet, un client. En fait, c’est une dame qui voudrait que je rédige une partie de l’histoire de son père.

— Normal, c’est bien ce que tu fais d’habitude, non ?

— Sauf que son père n’est pas encore au courant et que mon travail sera un cadeau d’anniversaire.

— C’est gentil. Jusque-là, rien de bien inquiétant…

— Si ce n’est qu’elle ne s’intéresse qu’à une tranche précise de sa vie, à savoir l’époque où il résidait en Inde, que le bonhomme n’est pas commode et qu’un des éléments du contrat consiste à le convaincre d’accepter de me faire ses confidences.

Soazic éclata de rire.

— Ça, c’est le genre de situation que tu adores ! Ça va te changer des confessions des petites mémères du pays bigouden.

— Oui bien sûr, en théorie tu as raison. Pourtant…

La phrase resta en suspens. Soazic l’encouragea à poursuivre :

— Oui ?

— Je ne sais pas. Quelque chose qui me chiffonne. Mon sixième sens me dit « danger » et je ne sais pas pourquoi.

— Pourtant tu as accepté le contrat ?

— Cette proposition rentre tout à fait dans mes compétences donc, oui, j’ai accepté.

— Alors je ne vois pas où est le problème.

— Écoute, cette dame m’a offert d’emblée le double de mes honoraires habituels à condition que je m’y mette immédiatement et que je lui fasse mon rapport avant la fin du mois. Cette précipitation m’intrigue un peu.

— Ça te laisse trois semaines. À mon avis, c’est faisable sauf si évidemment, le client est du style mauvais coucheur.

Gwenn jeta un regard ironique à son épouse.

— Il faudrait peut-être que tu le séduises un peu ?

Soazic ne se laissa pas démonter.

— Est-il beau, riche, séduisant et vigoureux ?

Ce fut au tour de Gwenn de rire.

— Pour le moment, je n’en sais rien. Mais après tout, si mes atours ne te suffisent plus, je veux bien me sacrifier sur l’autel du professionnalisme.

Soazic prit son mari par le cou et l’embrassa tendrement :

— Mon minou d’amour, tu sais bien que c’est toi que j’aime. Au fait, où est-ce qu’il habite ton bonhomme ?

— Une vieille maison à l’embouchure de l’Odet d’après l’adresse. Je te propose d’aller y faire un tour histoire de repérer les lieux.

— D’accord, ça me changera d’air. Comment s’appelle-t-il ?

— De Kerdoncuff ; Goulven de Kerdoncuff.

— Tiens, c’est un nom qui me dit quelque chose…

 

***

 

Gwenn et Soazic s’emmitouflèrent dans leurs parkas pour affronter le mois de janvier breton. Même si la température tombait rarement en dessous de cinq degrés, l’humidité ambiante accentuait l’impression de froid et il convenait de bien se protéger.

Ils sortirent du lotissement dans lequel Gwenn avait installé son domicile et son bureau d’écrivain public pour descendre vers le port de Sainte Marine, sa commune de résidence après des années d’errance sur tous les fronts du globe en qualité de grand reporter.

Gwenn appréciait particulièrement ce mélange délicat et subtil d’odeur de goémon et de pin parasol. Sainte Marine, petit port bigouden des bords de l’Odet au sud de Quimper, méritait bien son titre de « Pays de la mer dans les bois ».

Le ciel d’hiver déployait son tapis de nuances de pastels gris qui s’entremêlaient en un patchwork lumineux. Les frondaisons nues donnaient l’impression de tenir cette voûte céleste à bout de bras. Au sommet d’un chêne, solitaire, un gros merle toisait l’horizon des cheminées dont certaines évacuaient mollement des volutes de fumée.

L’allée qui menait au port de plaisance était déserte. À neuf heures du matin, les pêcheurs étaient en mer, les fonctionnaires derrière leurs bureaux et les retraités au lit.

Ils atteignirent bientôt la passerelle d’aluminium qui donnait sur les pontons et s’engagèrent sur les lattes de bois. Les grands voiliers dormaient encore, rythmant leur respiration en dodelinant du mât. Une grosse vedette de la gendarmerie sillonna le lit de la rivière en direction de Bénodet où elle vint s’amarrer. Vers le sud, là où les eaux douces embrassaient les flots salés, la ligne d’horizon, tel un plateau léger, offrait au regard du visiteur averti les masses noires de l’île aux Moutons et, plus loin, derrière, celles des Glénan. L’endroit était magique parce que le spectacle et les couleurs y étaient toujours renouvelés. On pouvait y admirer les effets lumineux d’un tableau impressionniste tout en ayant l’extraordinaire impression d’en faire partie.

Gwenn et Soazic atteignirent l’allée qui bordait la chapelle avant de s’engager sur la route principale. Ils bifurquèrent dans le parc de Kerobistin et longèrent la rivière sur le petit chemin de douanier, couvert du goémon des dernières marées.

Un sentier étroit longeait une série de propriétés bordées de murs de granit de styles variés : une longère traditionnelle, une maison moderne d’architecte, une chaumière et bientôt, ce qu’ils recherchaient : la maison du client de Gwenn.

Elle ne payait pas de mine. Probablement érigée dans les années trente, elle donnait une vague impression de fatigue, justifiée par le poids des années. De style néo-normand avec sa charpente qui débordait de la construction, elle aurait sans nul doute trouvé sa place dans une rue de Deauville. Ici, elle paraissait incongrue. Pas à sa place.

Étroite d’apparence, elle disposait de deux étages percés de larges baies donnant sur l’estuaire. Son crépi, jauni par les assauts du temps, s’efforçait de préserver les moellons de pierre qu’il recouvrait. Une grande terrasse équipée de mobilier en rotin s’ouvrait sur le jardin en apparence abandonné, descendant vers le mur d’où le couple observait le bâtiment. Sur le côté est, engoncé dans un massif d’hortensias aux fleurs séchées, trônait la statuette d’une divinité hindoue. Ganesh ! se dit Gwenn.

Ganesh, le dieu à tête d’éléphant, essentiellement vénéré dans le sud de l’Inde. Les étranges pressentiments qui l’avaient assailli refirent surface. La maison était curieuse et, probablement, son maître l’était aussi. Gwenn, trop habitué à réfléchir en cartésien, ne se laissa pas envahir davantage par des extrapolations mystiques et analysa objectivement le lieu :

— Bon, maison de maître. Probablement des années vingt. Si l’actuel propriétaire en est l’héritier, nous sommes dans le cadre d’une famille de hobereaux locaux dont la bâtisse serait un beau reste… encore que « beau » n’est pas vraiment le terme qui conviendrait. Le jardin est à l’abandon, des fissures craquellent les murs, des plaques de crépi sont tombées… Ou bien le propriétaire se désintéresse du lieu parce que comme tant d’autres riches familles, il possède d’autres biens au soleil du midi ou bien, quasi ruiné, il n’a plus les moyens de le maintenir en état.

Il se tourna vers son épouse :

— Alors ? Quelles sont tes impressions ?

Il faisait confiance aux intuitions de sa femme qui s’étaient souvent révélées exactes. Par un autre chemin mental que le sien, elle parvenait à des conclusions similaires.

Elle prit une profonde respiration, comme pour mieux intégrer toutes les sensations que la maison lui inspirait et répondit :

— Écoute… Je perçois un étrange mélange de douceur, de sagesse et de colère. Il y a des contradictions, des conflits latents dans cette maison, des violences cachées et des tendresses inexpliquées. J’ai envie de te dire : méfiance ! Méfiance ! Ceux qui te donneront du miel voudront y cacher l’amertume de leur piment.

— Dis donc Soazic, serais-tu en train de te transformer en oracle de Delphes ?

— Je n’en sais rien. C’est cette bâtisse qui m’inspire. Maintenant, c’est peut-être simplement le fruit de mon imagination. À toi de voir. Tu as un rendez-vous avec ton client ?

— Oui, cet après-midi à quatorze heures. C’est l’heure à laquelle les trois enfants du pépère vont lui apporter son gâteau d’anniversaire.

— Il a quel âge ?

— Soixante ans. Et moi je suis le cadeau.

— Très bien. Je te propose de rentrer et je vais faire quelques recherches sur ton bonhomme s’il y a quelque chose sur Internet. Après, je te propose une queue de lotte bardée de lard avec une petite sauce au vin blanc.

Gwenn prit son épouse par l’épaule et l’entraîna sur le chemin du retour.

— Proposition adoptée à l’unanimité des présents.

— Et tu remarqueras que le quorum est atteint. Quel succès, monsieur Rosmadec !

 

***

 

— Voyons, voyons, de Kerdoncuff… Ah ! Voilà !

Les doigts de Soazic frôlaient les touches du clavier tout en surfant sur Internet. Elle avait ouvert à présent la page locale du Télégramme et lisait un article à haute voix : « La grande salle de Pen Morvan a accueilli avec plaisir le vicomte Goulven de Kerdoncuff, de vieille noblesse bretonne, pour une passionnante conférence sur son séjour en Inde, pays où il a vécu de longues années. Monsieur de Kerdoncuff a travaillé notamment en qualité de régisseur du Maharadjah de Mysore et s’est chargé de la gestion du palace. Une partie de la conférence traitait également du bharathanatyam, la danse sacrée de l’Inde du Sud et pour illustrer ses propos, le conférencier était accompagné d’une gracieuse demoiselle, Sarun, qui effectua plusieurs mouvements à la grande joie des spectateurs présents… »

Soazic imprima l’article et le tendit à Gwenn :

— Tu vas avoir du grain à moudre. Je le sens.

— Sûrement. Si le bonhomme est aussi riche en souvenirs que tend à le faire croire le Télégramme, je vais avoir du pain sur la planche.

Soazic joignit ses deux mains comme pour exprimer une prière et lança un joyeux « Namaste ! » Un terme de bienvenue au pays des Maharadjahs.