Chapitre 1

 

— Paré à virer ?

 

— Paré !

 

— Envoyez !

 

Gracieusement, le Pogo 12.50 pivota sur son étrave sous la conduite avisée de Soazic Rosmadec tandis que Gwenn, son grand rouquin de mari, s’assurait du passage du foc sur bâbord. La brise d’automne s’engouffra dans la grand-voile et gonfla le triangle de toile que Gwenn souqua d’un coup sec. La marée descendait et le courant de l’Odet filait vers le large. Pourtant, tirant des bords et profitant habilement du vent de sud-ouest, Soazic manœuvra son vaisseau jusqu’à son point d’attache sur les pontons du petit port de Sainte Marine.

 

Gwenn sauta à terre et amarra leur voilier tandis que Soazic affalait les voiles. Puis il remonta à bord pour lui donner un coup de main. Lorsque le bateau fut rangé, Gwenn prit son épouse par la main et tous deux fixèrent l’horizon vers le large, vers les Glénan où ils venaient de passer la journée. Un lien indéfectible, invisible, plus puissant que n’importe quelle aussière reliait leurs cœurs. Soazic se serra contre le corps athlétique de son époux et lui susurra :

 

— Mon minou, je t’aime !

 

Gwenn ne répondit pas, mais n’en pensait pas moins. Après avoir baroudé comme grand reporter sur tous les fronts de la terre où les hommes ont la mauvaise idée de s’entre-tuer, il avait fini par poser son sac dans cet adorable petit coin de Bretagne où la mer et la forêt jouaient un incessant jeu de cache-cache. Il y avait ouvert un cabinet d’écrivain public et couchait sur le papier l’histoire des familles qui le lui demandaient. Sa réputation avait vite grandi et les clients s’étaient rapidement présentés à sa porte.

 

 

 

À l’ouest, l’astre du jour avait entamé sa descente, noyant de rouge les quelques nuages qui batifolaient encore avec des mouettes et des cormorans. Une odeur de goémon parfumait doucement l’atmosphère. Ils étaient simplement heureux ; heureux de sentir le balancement du courant sous leur Pogo, heureux de humer l’air du large et son parfum d’aventures et de sel, heureux d’être ensemble. Et ils avaient le sentiment de prendre part à ce tableau vivant que Gauguin aurait certainement aimé réaliser.

 

Une mélodie de trois notes les ramena à la réalité. Soazic exprima une grimace d’excuse en empoignant son smartphone accroché dans un sac étanche.

 

— Allo ?

 

Le ton était plutôt sec. On ne perturbe pas impunément un tel moment de bien-être et le correspondant avait intérêt à être sérieux. Gwenn, indifférent, continuait à admirer l’environnement. Pourtant, le ton de son épouse attira vite son attention. Il passa du « oui ? » interrogatif au « non… ? » de surprise et se conclut par un vibrant « Merci ! Merci beaucoup ! Ça me fait vraiment très plaisir ! »

 

Gwenn la regarda en souriant :

 

— Alors ? Tu as gagné au loto ?

 

— Mieux que ça ! fit-elle en remettant son téléphone à l’abri. Tu te souviens de cette loterie organisée par l’association de la Voile Bretonne ?

 

— Vaguement, fit Gwenn. Et tu as gagné un porte-clés ?

 

— Ne sois pas bête mon minou. Nous faisons partie de ceux qui ont été sélectionnés pour un voyage de dix jours dans l’Ouest américain.

 

Le visage de l’écrivain public s’éclaira :

 

— Ah ! Ça, c’est une très bonne nouvelle. Depuis le temps que j’avais envie de revoir San Francisco !

 

Soazic reprit avec entrain :

 

— Pas seulement ! Mon correspondant m’a dit qu’il allait m’envoyer un mail de confirmation avec le détail du voyage.

 

— Eh bien, fit Gwenn pragmatique, je crois qu’il convient dignement de fêter cela. Justement la distillerie de Plomelin m’a envoyé une bouteille de Eddu Diamant, sa dernière production de whisky au blé noir ! C’est l’occasion ou jamais !

 

— D’accord, fit Soazic, rayonnante. Whisky pour toi et champagne pour moi.

 

— En route !

 

 

 

***

 

 

 

Le secrétaire de l’association de la Voile Bretonne avait été efficace. Un courriel les attendait pour les féliciter et, en pièce jointe, un document agrémenté de photos reprenait date par date les étapes de leur prochain périple. Soazic le parcourut rapidement des yeux et son bonheur en disait long sur ce qu’elle venait de lire.

 

— Alors, jeune voyageuse, qu’est-ce que tu nous réserves ?

 

— Un projet magnifique Gwenn. On arrive à Los Angeles, puis on traverse le désert de Mojave. On parcourt un bout de la fameuse route 66 pour rejoindre le Grand Canyon du Colorado ; ensuite on va survoler le lac Powell…

 

— Ah oui, fit Gwenn songeur, le territoire des Navajos…

 

— C’est exactement ça, répondit Soazic. Et attends la suite ! Las Vegas, mon cher. Tu vas pouvoir flamber tes dollars !

 

— On verra bien, répondit son homme de cœur.

 

Soazic ne se laissa pas démonter davantage. Elle continua sa présentation :

 

— Après on traverse la vallée de la mort avant de rejoindre le Sequoia National Park et on finit à San Francisco.

 

Soazic prit le temps de relire tranquillement, le sourire aux lèvres. Elle était aux anges. Autant elle adorait son petit coin de Bretagne, autant le sang de navigatrice qui coulait dans ses veines lui rappelait son bonheur de voyager.

 

— Tu te rends compte, mon minou ? Non seulement nous serons dans un autocar spécialement réservé pour le groupe, mais les hôtels sont réservés. Et ce sont des trois étoiles au minimum !

 

Fidèle à son besoin d’indépendance, Gwenn répliqua :

 

— J’espère que nous aurons des temps de liberté. Le style de voyage où un guide vous dit « Regardez à gauche… Regardez à droite… photo !... Remontez dans le car… », ce n’est pas du tout mon truc.

 

— Rassure-toi. Il y aura des moments d’autonomie. Tu vas pouvoir m’inviter au restaurant, et pas pour manger des hamburgers !

 

Gwenn s’était servi un verre de Eddu dans un Glaincairn, ces verres tulipe destinés à sublimer les saveurs de l’eau bénite des anciens Celtes. Il le leva et lança en riant :

 

— À notre voyage !

 

— Amérique, nous voilà !