Le sonneur noir du Bagad Quimper

Chapitre 1

Jos Guiriec caressa amoureusement le gouvernail du navire orange de la SNSM  1 de Bénodet. Après des années passées à taquiner les homards et les araignées de mer dans les riches eaux des Glénan, il ne s’était pas résolu à mettre son sac à terre et comme beaucoup d’autres patrons pêcheurs, il s’était engagé comme bénévole de la société. Dans sa tête, elle s’appelait encore H.S.B., « Hospitalier Sauveteurs Bretons », malgré une nationalisation qui n’avait guère modifié le sens de l’accueil et de la solidarité qui coulait dans ses veines. La mer, il l’avait choyée comme une femme et c’était à son tour maintenant de veiller sur les jeunes, ceux qui avaient repris le grand métier de laboureur de l’océan.

Jos connaissait la moindre vague, le moindre mouvement de l’eau sous le plancher d’acier de la vedette rapide. Mais ce n’était guère la vitesse qui l’incitait à naviguer. Seul le plaisir de se sentir proche du mouvement puissant de l’élément liquide le comblait d’aise et continuait à donner du sens à sa vie.

En ce mois de juillet ensoleillé, un chanteur celtique barbu assurait l’animation sur la butte du fort pour une foule de touristes et de gens du pays et Jos percevait au large les rythmes musclés des an dro et des hanter dro à la guitare électrique. Mais cela ne l’émouvait guère. Tournant résolument le dos à la fiesta terrestre, il scrutait l’espace de ses yeux noirs plissés à la recherche d’un hypothétique mystère. À l’ouest, l’astre du jour entamait sa descente sur la ligne d’horizon et semait des paillettes d’or dans les creux des vaguelettes couronnées d’une crête d’écume blanche moussue. Les silhouettes apaisantes de l’archipel tout proche marquaient, telles des balises de granit, l’étendue de son territoire. Le son régulier du moteur le rassurait et lui donnait un sentiment de puissance inexplicable. Pourtant, l’hélice n’était pas en action : le moteur était au point mort et la vedette dérivait tranquillement au gré des flots. Jos savait qu’une simple manipulation de la manette des gaz transformerait immédiatement le paisible mastodonte de métal en bolide puissant, mais tel n’était pas son souci du moment. Il goûtait simplement le bonheur du temps qui passe, de la mer qui danse, de la nuit qui s’annonce. Il était un peu poète dans sa tête, Jos, même s’il ne maîtrisait pas les mots pour traduire l’émotion qui le transfigurait dans ces moments-là.

Son regard continua de caresser le large, de s’inviter humblement sur le panorama de son univers. Là-bas, le vent qui commençait à agiter les îles, un peu plus loin la couche caressante des nuages blonds d’été, sur l’eau, les frises des courants marins aux mouvements immuables et un peu plus loin… c’était quoi ce truc là-bas dans l’eau ? Un dauphin ? Un requin-pèlerin ? Non, c’était immobile, simplement ballotté par les flots. Mû par cet étrange pressentiment façonné par des années de mer, Jos mit le cap vers l’objet flottant non identifié. Ce que ses yeux refusaient de lui dire, son cœur avait déjà commencé à le lui susurrer. Au fur et à mesure qu’il approchait, l’hypothèse devenait une évidente conclusion. Il lança au matelot resté sur l’arrière « homme à la mer par bâbord ! »et entama les manœuvres d’approche traditionnelle.

Yann Gonzalez, le matelot bigouden qui avait hérité de son père guatémaltèque son joli nom ensoleillé, sortit sa gaffe et harponna le corps. La tête était enfoncée dans l’eau et les bras en croix s’agitaient mollement au rythme du mouvement marin. Jos stoppa les machines à la hauteur du noyé et rejoignit Yann afin de l’aider à hâler le défunt sur le pont.

— Y’a pas longtemps qu’il est à la baille, le camarade ! fit le second de la vedette en crachant dans la mer une longue traînée de chique noire.

— Tout juste ! Les crabes n’ont pas eu le temps de l’asticoter.

Ils retournèrent le corps sur le dos et Yann laissa s’échapper un « Oh ma Doue ! »de surprise :

— Regardez Capitaine ! Il est noir comme l’enfer ce particulier !

— Pas comme l’enfer, idiot ! Comme un noir tout simplement. Allez ! On rentre. Prends les commandes, j’appelle les autorités.

 

***

 

Le petit port de Sainte Marine bruissait de l’agitation vespérale des soirées d’été. La terrasse de la pizzeria était pleine à craquer, les touristes squattaient les deux crêperies et les deux restaurants tandis que d’autres musardaient le long du quai, attendant qu’une table se libère. La sirène de la camionnette des pompiers de Pont-l’Abbé étouffa les murmures et suscita les interrogations, surtout lorsque le camion rouge s’engagea sur la cale de mise à l’eau qui avait autrefois servi d’accès au bac.

Deux hommes en uniforme en descendirent avec un brancard et s’approchèrent de la vedette de la SNSM. L’équipage souleva un corps enveloppé d’une couverture de survie et le remit aux professionnels des secours. Très rapidement, les deux opérants effectuèrent les gestes habituels et bientôt, leur véhicule disparut de la zone. Les conversations reprirent, alimentées par la scène qui venait de se passer. Beaucoup de questions, de supputations, d’hypothèses… Beaucoup d’imprécations à l’égard de ces irresponsables qui prenaient la mer sans la respecter… beaucoup de tristesse pour une âme qui s’était perdue au large… Puis, les effluves des pizzas aux coquilles Saint-Jacques croisèrent les odeurs de galettes de blé noir, le pétillant du cidre salua en écho le gouleyant du muscadet et le souvenir du noyé noir retourna au fond des abîmes d’où il était venu.