L'ADN d'un Dieu, Yeshoua... et après ?

Chapitre 1

Noir. Dans ce noir, un bruit. Une goutte chute sur la roche. Le « tac » discret, insistant, régulier, plus que le tremblement incoercible de sa chair meurtrie, l’éveille, puis l’obsède. L’homme a froid malgré le feu dément qui irradie ses bras, ses jambes, pendant qu’une sueur glacée coule de son front. Il veut bouger, relève son bras droit et la douleur lui arrache une plainte, bloque son coude dans un étau de fer. L’air moisi saturé de salpêtre irrite ses poumons endoloris. L’espace échappe à sa raison. Il serre les dents, gagné par une onde de panique.

 

Il ferme les yeux, l’homme. Quel est ce pays d’ombres ? Lui qui cherchait la lumière, qui touchait Dieu du doigt ? Son Père l’a-t-il abandonné ? N’est-ce pas un tombeau cette pierre qui ruisselle ? Est-ce une nouvelle épreuve pour lui qui a tout donné de son humanité en parlant du Très-Haut ? Le temps de la lumière n’est-il pas encore venu ? Ils voulaient un roi vengeur, ils se sont bien vengés… contre lui, qui prônait l’amour et la liberté. Mais comment tout cela a-t-il commencé ? Quel est cet engrenage qui l’entraîna si loin que seuls la mort, le sacrifice restaient l’unique l’issue ? Avait-il rêvé de ce sordide état ?

 

Par-delà sa fièvre, il se rappelle Caïphe… Caïphe le Grand Prêtre et sa superbe, baudruche gonflée d’un pouvoir inexistant, puisque dévolu, dans l’absolu, à l’envahisseur romain et qui persiste à faire valoir une royauté déchue. Caïphe qui s’accroche à son siège comme un crabe à son rocher, Caïphe qui tente encore de circonvenir Ponce Pilate, afin de mettre à mort un rival avant la Pâque. Et Pilate qui renâcle, freiné par sa femme, et Pilate qui le fait fouetter (ah les douleurs de son dos, c’est cela…) pour toute condamnation. Lié au poteau d’infamie, on embrase son torse. Alors qu’il compte, imbécile, les coups, il s’oublie et perçoit le liquide chaud qui mouille ses cuisses qu’instinctivement il serre. La honte devient plus cruelle que le fouet.

 

Et Caïphe qui revient à la charge… Il la veut, sa crucifixion. Caïphe qui murmure à l’oreille de son homme de main, et la foule qui grossit, et les cris qui se déchaînent, et les bagarres à poings nus qui souillent le parvis, et Pilate qui veut croire à la menace d’un soulèvement. Et Rome qui conclura à son incapacité de tenir la Judée dans la Pax Romana. Et Yeshoua bar Yoseph qu’on crucifie.

 

Les larmes sur les joues du condamné. Il se rappelle d’abord le clou droit, celui qui lui arrache ce cri tellement immense qu’il pense mourir, de la douleur qui éclate puis reflue et revient, torturant son poignet que déjà il ne sent plus, la douleur du bras qui lancine un mort en sursis. Il n’a pas perçu que l’on plaquait le bras gauche sur le bois de la croix et le second clou, assassin de sa conscience qui s’éteint un instant, juste un instant, comme s’il devait reprendre son souffle avant ce second cri qui pulvérise un sanglot. On croise ses pieds sur le chevalet, on mesure, on prend la bonne distance pour que ses jambes puissent se soulever et soulager ses poignets qui risqueraient de se déchirer sous son poids. Puis le troisième clou… Puis plus rien. Ah si ! La souffrance, son œil qui s’ouvre sur un ciel chargé de colère et la douleur, la douleur immense, si envahissante qu’il ne sait plus d’où elle vient, puis devant son œil aux cils collés un nuage noir qui tourne… les corbeaux et plus haut, les rapaces… On dresse enfin la croix qui tombe si lourdement sur des chairs à vif dans le trou creusé par la soldatesque romaine… Peut-on équilibrer la souffrance, ou simplement renoncer, renoncer à la combattre, l’accepter ? De cette souffrance immonde, attendre la Lumière ? Il choisit de renoncer, d’accepter et plonge dans l’infini, l’infiniment noir.

 

Le souffle peu à peu se raréfie, cela, il se le rappelle. Il combat l’envie de le retenir tout à fait. Plus fort que son désir, il cherche comme un poisson hors de l’eau cet air qui peine à entrer ! Il entend des cris, peu importe. Seul ce flux qui l’entoure et ne se veut donner devient important… Jusqu’à cette douleur, une de plus, qui transperce la poitrine, arrache à son âme le dernier souffle. Mais est-ce vraiment le dernier souffle ? Au contraire ! Comme si cette nouvelle souffrance1 avait ouvert un espace où l’air s’engouffre et l’on espère… Et l’on sait que l’agonie n’en sera que plus longue, mais, en dehors de toute sagesse, on espère ! Et peu à peu, le noir obstrue de nouveau l’entendement… La pluie, il se souvient de la pluie. Elle rafraîchit le feu de son corps. Mieux, elle lave les sanies qu’il ne contrôle plus. Le soleil lance ses derniers éclats dorés et l’on se prend à croire, à espérer que la fin viendra avec le coucher du soleil. La foule se dispersera et seul, avec l’Éternel, viendra le soulagement, et la lumière intolérable aux vivants, celle qui efface tout et vous rend l’Éternité promise.

 

Que s’était-il passé pour qu’il se réveille dans le noir de la tombe ? Le pouce ! Son pouce ! Cette concentration sur les heures écoulées lui a permis de s’habituer à la douleur, ou était-elle moins entêtante ? Les battements de son cœur se sont apaisés. Il a tenté de contrôler son corps et son premier geste, frotter son pouce sur sa paume… ne rencontre rien ! Ou si ! C’est une crème qui sent le benjoin et l’aloès2 et entoure sa paume. Avec l’autre main, il tâte. Cela remonte presque jusqu’au coude, mais pas tout à fait. On ne panse pas les morts. On les lave, on les coud dans un linceul de lin blanc et très fin, mais on ne les soigne pas. Il est donc vivant et quelqu’un l’a enduit d’un baume ! Ce quelqu’un reviendra lorsque tout danger sera écarté. Il le sait. Qui l’a privé de sa rencontre avec le Père ? Était-ce la Résurrection promise par les Écritures ? Il ferme les yeux. Il ne comprend pas tout. Il inspire profondément et la tête lui tourne. Ses disciples ? Sa Mariam ? Sa chère Mariam, révoltée par le destin, Mariam et son secret ?

L’onde de douceur qui l’étreint le replonge dans une lumière intérieure, celle de l’Amour. Il ferme les yeux et suit ce fil de tendresse. Les larmes coulent sur ses joues et se perdent dans un fouillis de barbe. Il repousse en secouant la tête ces pensées trop frivoles en regard de la mort qu’il attend. De nouveau un vertige l’aspire dans le vide en une spirale erratique et perverse.

 

Dans une demi-inconscience, au bout d’un temps incertain, un crissement de roche ouvre ses yeux cerclés de noir. Le crissement s’accélère. Un souffle humain qui force, deux ou trois sans doute.

— Han !

Et un rai de lumière effleure le côté droit de son corps et l’effraie.

— Dépêchez-vous ! Allez ! Vite !

Joseph, Joseph d’Arimathie, a le cœur qui bat comme un fou. Il sait que le garde barrant de son corps de soldat l’accès à la tombe ne reviendra pas. Il vient de toucher plus d’un an de solde… Mais Saül… il connaît l’esprit retors de Saül. C’est l’instant de tous les dangers. Il se glisserait bien dans l’interstice, mais encore un coup d’épaule et le dopheq3 libérera l’entrée. Il pourra pénétrer tout entier. Sa grosse tête ronde et nuagée de boucles grises clairsemée sur le dessus est penchée sur la poitrine prête à s’engouffrer dans l’espace étroit de ce goulet. Ses deux grosses mains boudinées et fermes empaument les bords et le projettent à l’intérieur. Il réclame une torche, car le jour n’est pas encore levé. Le rai de lumière : c’était la lueur des flambeaux.

Nicodème reste dehors. Il fait le guet. Toute l’opération a été répétée au long de cette nuit de veille. Chacun connaît son rôle. Il frotte ses bras nus sous la toge, car il fait frais et humide. Tout à l’heure, le soleil tiédira l’atmosphère. Il est grand, bien découplé, le poil brun et les yeux clairs… aurait-il un ancêtre grec ? Lorsque Joseph le taquine sur ce sujet, il lui envoie une bourrade dans l’épaule et son ami, court et puissant, fait semblant d’avoir peur ! Il sourit en ce matin d’avril, car ils auront fait l’impossible pour que le Message de Yeshoua ne se perde. Ce retour à l’essentiel, débarrassé des quatre cent et quelques lois qui étouffent la moindre fonction d’Amour dans le culte, qui en font un carcan traditionnel qui n’a rien à voir avec la méditation et le retour à la spiritualité est à portée de main, pour peu que Yeshoua survive… Nous, au Sanhédrin, avons fait de nos ouailles des animaux asservis par des pratiques idiotes, nous avons ligoté nos frères afin qu’ils ne pensent pas ! C’est un troupeau toujours prêt à la révolte, parce que réduit à de basses pratiques. Il soupire Nicodème, lui, au Sanhédrin, il peut encore réfléchir… mais il a été, avant Joseph, un fidèle de Yeshoua. Yeshoua bar Yoseph lui a rendu la liberté, celle qui élève vers le Ciel. L’ânesse souffle en tremblant dans la fraîcheur matinale. Il ne faut aucun bruit. Nicodème lui flatte l’encolure pour la rassurer et prend le manteau pour en couvrir Yeshoua à la sortie du tombeau s’il est encore vivant, mais Joseph en est si sûr… et puis il a raison, on n’a jamais vu un crucifié mourir en deux heures. Mais Pilate devait le savoir… Qui oserait accuser Pilate de complicité… et pourtant… Voilà Joseph qui sort.

— Ramenez-le… faites attention.

Ses quatre serviteurs s’engouffrent dans le tombeau. Un sourire resplendissant lui éclabousse la figure. Il a gagné son pari, mais l’aventure ne fait que commencer.