Mémoire d'encre et de cendres

I.

1424

 

Sommes-nous en guerre ? Où ne le sommes-nous pas ?

Une atmosphère de conflit fluctue autour de nous. Nous vivons dans une illusion de paix ou une alternative de guerre. Les Tricastins en cette année 1424 savent qu’ils sont anglais, mais, l’Anglais lui, ne sait plus qui il est ! De régence en régence, nous flottons sur la vague incertaine de pouvoirs illusoires.

Charles, notre Dauphin, à la mort de son père Charles VI le Fol, se fait appeler Charles VII. L’Anglais, lui, le nomme « le petit Roy de Bourges », ville où il s’est réfugié, sans argent, sans troupe et peu d’amis. La serre de l’aigle Lancastre se crispe sur plus de la moitié du Royaume et vaille que vaille, nous vivons.

 

Depuis deux ans, je maintiens du mieux que je peux la fortune de mon fils Rémy qui suit ses rêves de bâtisseur. Après beaucoup d’incertitudes, le bourgeois tricastin a vite compris le parti qu’il pouvait tirer de l’occupation anglaise et, petit à petit, le franc parisis s’est remis à circuler. Avec l’accord tacite des négociants, Maître Hennequin, Prévost, se fait de plus en plus seconder par son fils Estienne et le Conseil de la Ville se réunit toujours sous son égide malgré son âge avancé. À grands coups de muids de vin de Champagne, Georges Flemming approuve encore les décisions des notables. Disons qu’un équilibre… viticole nous laisse une large marge de liberté et peu à peu le courant des affaires reprend et s’amplifie. Le Duc de Bourgogne Philippe n’est pas moins dépensier que son père Jean et s’il soigne ses artisans, il n’a pas oublié les habitudes champenoises de son défunt père.

Il est le seul à vouloir encore guerroyer pour de bon et chercher noise au parti armagnac pourtant décapité et plus encore au Dauphin Charles qu’il rend responsable de la mort de son père Jean sans Peur, sur le pont de Montereau.

À cheval sur les trois gouvernances qui tiennent le Royaume, nous tirons les marrons du feu du mieux que nous pouvons. Seuls, pour l’instant, les aléas d’une campagne insécure causent des soucis de ravitaillement. Après deux hivers de famine, il fallut bien nous résoudre à fournir des gardes dans les environs de la ville afin que les maraîchers puissent cultiver la terre.

 

C’est dans cette atmosphère mitigée que je m’affaire jusqu’à l’épuisement pour oublier ma solitude. La librairie est subtilement achalandée grâce au Lorrain qui fut le second de Michel. Les terres rendent peu, mais pas plus mal que celles qui nous voisinent, sous la tenure de Guillaume de Champlitte, maître de la Commanderie de Payns. Médecin personnel de feu le Roi Charles VI, il loge avec sa famille dans un immeuble m’appartenant.

 

Après l’Angélus, nous mettons les volets sur le devant de l’échoppe et je reprends pied dans une réalité qui me désole. Rémy a quitté Troyes moins d’un an après la mort de son père et seul le travail me tire d’une torpeur qui recouvre ma vie d’un linceul.

Je conçois tout d’un coup l’injustice de cette sensation quand ma maisonnée fait tout pour me rendre le sourire. Je ne suis pas totalement esseulée, car ma domesticité dévouée vieillit doucement avec moi. Louis, mon fidèle Louis, rencontré sur la route qui me menait à Troyes, il y a vingt ans, n’a cessé d’être à mon service depuis ce jour. Notre très vieille Bertille, cuisinière de Michel depuis des lustres, surveille de très près les pots et les chaudrons, et dirige encore tout ce qui concerne le ravitaillement. Malgré le désir que j’en ai, je ne peux guère soulager ses jambes qui la portent à peine, usées par tant de jours et d’années passées devant un feu ronflant à tourner le fricot. Louis et Valériane ont eu un fils qui se destine à l’apprentissage de la menuiserie. Sa gouaille illustre avec éclat tous les menus ragots que son père n’hésite jamais à étaler dans la cuisine. Cathy la souillon, après une période de chagrins d’amour perpétuels n’a pu se résoudre à se marier et la voilà vieille fille, prenant de plus en plus la place de sa tante Bertille. Après l’Angélus, je rentre dans un logis, chauffé, éclairé, bruissant de vie avec une bonne odeur de potage. Pourtant ce soir encore je n’aurais pas le cœur de partager l’atmosphère chaleureuse de notre cuisine et me ferais servir dans ma trop grande chambre où trônent toujours, face à face, nos deux pupitres, celui de Michel et le mien. Il me semble parfois qu’à trop me distraire, je trahirais Michel… Je me sens coupable de vivre sans lui. Quelle est cette sorte d’amour qui vous empêche de vivre, simplement d’exister… ? Dans mon miroir d’argenture, des mèches blanches au milieu du châtain me renvoient l’image affligeante d’une femme sans âge. Mon regard se trouble et ma main tremble… ce miroir est un cadeau de mes fiançailles. Vais-je guérir de ce manque affreux ? Il serait plus simple d’en mourir. Seul l’espoir de revoir Rémy soutient mes efforts, mais voilà bien longtemps que je n’ai eu de lettre.